« Economistes, institutions, pouvoirs » par Frédéric Lordon

Comme toujours plus grotesque que la moyenne, le Cercle des économistes négocie comme il peut son virage sur l’aile pour ne pas sombrer dans le ridicule et avec le monde qu’il a toujours défendu.

lordon.pngJe prends ici le risque de mettre en ligne la com­mu­ni­ca­tion que j’ai faite à la table ronde « Eco­no­mistes et pou­voir » du Congrès de l’AFEP (Asso­cia­tion fran­çaise d’économie poli­tique) qui s’est tenu à Paris du 5 au 8 juillet 2012, risque puisque les textes uni­ver­si­taires ne vivent pas très bien hors de leur bio­tope uni­ver­si­taire. Je le fais cepen­dant à l’occasion du sup­po­sé renou­vel­le­ment du Conseil d’analyse éco­no­mique (CAE) et acces­soi­re­ment comme une pièce à ver­ser au débat qui a fait suite à la paru­tion du livre de Laurent Mau­duit, « Les Impos­teurs de l’économie ». Mais non sans aver­tir que ce texte a le style de son carac­tère et de ses cir­cons­tances : aca­dé­mique (quoique…), comme il sied à un col­loque… aca­dé­mique, avec quinze minutes de temps de parole stric­te­ment comp­tées. Ceci dit pour signa­ler que lui repro­cher ce à quoi sa néces­si­té de forme le vouait ne fera pas par­tie des com­men­taires les plus malins pos­sibles. A part quoi, on peut dis­cu­ter de tout — au fond.

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Inté­rêts à penser

Sur un sujet à haute teneur polé­mique comme celui d’aujourd’hui, il est peut-être utile de ne pas céder immé­dia­te­ment à l’envie (pour­tant fort légi­time) de la cas­tagne et, au moins au début, de main­te­nir quelques exi­gences ana­ly­tiques, concep­tuelles même. Pour com­men­cer donc, et dût la chose vous sur­prendre, voi­ci ce que dit la pro­po­si­tion 12 de la par­tie III de l’Ethique : « L’esprit s’efforce autant qu’il le peut d’imaginer ce qui aug­mente la puis­sance d’agir de son corps. » La chose ne vous paraî­tra sans doute pas aller de soi à la pre­mière lec­ture, mais cette pro­po­si­tion livre ni plus ni moins que le prin­cipe de l’idéologie, à savoir que la pen­sée est gou­ver­née par des inté­rêts à pen­ser, mais de toutes sortes bien sûr, très géné­ra­le­ment les inté­rêts du cona­tus, c’est-à-dire tout ce qui peut lui être occa­sion de joie (c’est-à-dire d’augmentation de la puis­sance d’agir de son corps).

Der­rière la pen­sée donc il y a tou­jours des dési­rs par­ti­cu­liers de pen­ser, déter­mi­nés bien sûr par les pro­prié­tés idio­syn­cra­tiques de l’individu pen­sant, mais aus­si — et en fait sur­tout — par sa posi­tion sociale dans des milieux ins­ti­tu­tion­nels. C’est cette posi­tion sociale qui conforme ses inté­rêts à pen­ser, je veux dire à pen­ser ceci plu­tôt que cela, à avoir envie de pen­ser, de s’efforcer de pen­ser dans telle direc­tion plu­tôt que dans telle autre. La ques­tion est donc celle des pro­fits ou des inté­rêts à pen­ser ce qu’on pense, et dont il faut redire qu’ils peuvent être de toutes natures : moné­taires bien sûr, mais aus­si, et évi­dem­ment sur­tout, ins­ti­tu­tion­nels, sociaux, sym­bo­liques, psy­chiques, et à tous les degrés de conscience — ce qui, par paren­thèses, devrait suf­fire à écar­ter les lec­tures catas­tro­phi­que­ment bécke­riennes [[Gary Becker est un éco­no­miste qui s’est signa­lé par son pro­jet de théo­ri­ser tous les com­por­te­ments humains à l’aide du modèle éco­no­mique du choix ration­nel. Quand un cri­mi­nel envi­sage de pas­ser à l’acte, un fumeur d’arrêter, un indi­vi­du de se marier, ou de divor­cer, etc., il s’agit tou­jours d’une déci­sion prise sur la base d’un cal­cul ration­nel des pro­fits et des pertes. Evi­dem­ment cette brillante entre­prise intel­lec­tuelle a été, comme il se doit, cou­ron­née d’un prix Nobel…]] de ce propos…

Sans sur­prise en tout cas, Spi­no­za rejoint ici Bour­dieu : dites moi à quel domaine ins­ti­tu­tion­nel vous appar­te­nez et quelle posi­tion par­ti­cu­lière vous y occu­pez, et je vous dirai quelles sont vos incli­na­tions pas­sion­nelles et dési­rantes, y com­pris celles qui vous déter­minent à pen­ser. Si donc on pense selon ses pentes, c’est-à-dire si l’on est d’abord enclin à pen­ser ce que l’on aime à pen­ser — et telle pour­rait être une refor­mu­la­tion simple de (Eth., III, 12), ou plu­tôt pour lui don­ner la lec­ture struc­tu­rale qui lui convient : si l’on est enclin à pen­ser ce qu’on est ins­ti­tu­tion­nel­le­ment déter­mi­né à aimer pen­ser —, alors c’est ce bon­heur de pen­ser ce qu’on pense, parce que cela pro­cure toutes sortes de joie, qui est au prin­cipe pour cha­cun du sen­ti­ment de la par­faite bonne foi, du par­fait accord avec soi-même, et de la com­plète indé­pen­dance, de la com­plète « liber­té » de penser.

Il est donc pro­ba­ble­ment inutile d’aller cher­cher même les éco­no­mistes de ser­vice sur le ter­rain de la cor­rup­tion for­melle : leur cor­rup­tion est d’une autre sorte. Elle est de cette sorte imper­cep­tible et per­ni­cieuse qui laisse en per­ma­nence les cor­rom­pus au sen­ti­ment de leur par­faite inté­gri­té, dans leur pleine coïn­ci­dence avec les ins­ti­tu­tions qui, dirait Bour­dieu, les recon­naissent parce qu’ils les ont reconnues.

Les effets d’harmonie sociale qui accom­pagnent les nor­ma­li­sa­tions ins­ti­tu­tion­nelles réus­sies rendent donc super­flue la thèse for­melle du conflit d’intérêt. De ces éco­no­mistes qui, igno­rant tout de l’idée de cri­tique, rejoignent ouver­te­ment le camp des domi­nants, il n’y a pas même à dire que ce sont des ven­dus, car ils n’avaient pas besoin d’être ache­tés : ils étaient acquis dès le départ. Ou bien ils se sont offerts avec joie. La thèse du conflit d’intérêt d’ailleurs, à sa lettre même, est vouée à res­ter impos­sible à éta­blir. De tous les argu­ments, où le misé­rable le dis­pute au ridi­cule, avan­cés par exemple par le cercle des éco­no­mistes (en fait cer­tains de ses membres) pour sa défense, il n’y en a qu’un qui soit un peu robuste : tous ces gens-là met­tront qui­conque au défi de « prou­ver » le conflit d’intérêt. Et on ne le prou­ve­ra pas ! On ne le prou­ve­ra pas, non pas parce qu’on aura du mal à mettre la main sur les pièces à convic­tion déci­sives, mais parce qu’il n’existe pas.

Si je me suis livré à ce bref détour théo­rique en intro­duc­tion, c’est pré­ci­sé­ment pour rap­pe­ler qu’il existe bien d’autres modes de l’alignement des dis­cours que le conflit d’intérêt, et qu’en lieu et place de la tran­sac­tion moné­taire expli­cite et consciente, il est une myriade de tran­sac­tions sociales impli­cites et le plus sou­vent incons­cientes qui concourent bien plus sûre­ment au même résul­tat, avec en prime le super­bé­né­fice de la bonne conscience pour tout le monde, ce sup­plé­ment heu­reux de toutes les har­mo­nies sociales.

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Eco­no­mistes et jour­na­listes, en rangs serrés

C’est donc plus un regard socio­lo­gique et ins­ti­tu­tion­na­liste qu’un regard jour­na­lis­tique et cri­mi­no­lo­gique qu’il faut prendre sur le pay­sage dévas­té de ladite science éco­no­mique. A cet égard, la thèse du conflit d’intérêt est un sous-pro­duit de l’hypothèse plus géné­rale de la cra­pu­le­rie — alias, s’il y a du mal dans le monde, c’est parce qu’il y a des cra­pules. Ain­si, expli­quer la com­mis­sion des éco­no­mistes de ser­vice par le conflit d’intérêt équi­vaut dans son ordre à expli­quer la crise finan­cière par Ker­viel et Madoff, ligne qui entraîne irré­sis­ti­ble­ment les solu­tions dans les impasses de l’éthique. Aus­si, très logi­que­ment, ten­ter de mettre un terme aux mal­fai­sances à coup de déon­to­lo­gie, de chartes et de trans­pa­rence aura-t-il les mêmes effets, je veux dire la même absence d’effet, ici que là.

Evi­dem­ment, c’est un très grand pro­grès que de por­ter au jour les tur­pi­tudes de ces éco­no­mistes, comme se sont atta­chés à le faire de longue date, et dans l’indifférence géné­rale, Le Monde Diplo­ma­tique, Acri­med et tout le mou­ve­ment de cri­tique des médias, puis déci­si­ve­ment dans un texte de son blog, plus récem­ment le livre sans doute salu­taire, quoique par­fois sur­pre­nant, de Laurent Mau­duit. Et l’on est tout aus­si évi­dem­ment mieux avec des décla­ra­tions d’intérêt que sans ! Mais qui les lira, et qui en fera vrai­ment état ? Les jour­na­listes ? Pour en faire quel usage ? Dans ses cri­tiques Le Monde des Livres n’omet plus de signa­ler que Ber­nard-Hen­ri Lévy et Alain Minc sont au conseil de sur­veillance du jour­nal. Ce devoir pieu­se­ment acquit­té, on peut alors conti­nuer de lécher comme d’habitude [[Modu­lo, bien sûr, les varia­tions des rap­ports de force qui com­mandent de moins lécher quand l’individu devient moins léchable]] …

Par élar­gis­se­ment de la focale ins­ti­tu­tion­nelle, on voit donc que la ques­tion n’est pas seule­ment celle des éco­no­mistes sup­plé­tifs de la mon­dia­li­sa­tion, mais aus­si celle des médias qui en sont les com­plices, soli­daires, et qui les ont impo­sés sur un mode qua­si-mono­po­lis­tique — tout ce petit monde van­tant par ailleurs les sti­mu­lants bien­faits de la concur­rence non dis­tor­due… Car à la fin des fins, qui a pro­mu ces indi­vi­dus, dont cer­tains sont des oli­brius ? Qui les a pous­sés sur le devant de la scène ? Qui, par exemple, s’est por­té par­te­naire avec empres­se­ment, il y a une dizaine d’années, de cette navrante pan­to­mime qu’est le « prix du jeune éco­no­miste » — dont Antoine Rever­chon dans un numé­ro récent du Monde Eco­no­mie [[« Dog­ma­tisme, conflits d’intérêt, la science éco­no­mique sus­pec­tée », Le Monde Eco­no­mie, 3 avril 2012.]] n’hésite pas à faire un modèle de plu­ra­lisme, on croit qu’on rêve…

Comme on sait, cet effet d’imposition a été d’autant plus puis­sant qu’il a été le fait de la presse dite de gauche, je veux dire de fausse gauche : Le Monde, Libé­ra­tion, Le Nou­vel Obser­va­teur, France Inter, et jusqu’à France Culture — la honte… —, et ceci depuis des décen­nies. La com­pli­ci­té orga­nique de ces médias avec ces éco­no­mistes a pas­sé les seuils où toute régu­la­tion intel­lec­tuelle a dis­pa­ru. Avec ce sens très par­ti­cu­lier de l’évidence qui est l’un des charmes de la bêtise, un article de ce même numé­ro du Monde Eco­no­mie s’interroge en toute can­deur : « Qui n’a jamais appor­té ses conseils à une socié­té pri­vée ? A une banque ? A un gou­ver­ne­ment ? » Mais enfin, bien sûr ! Quel éco­no­miste n’a jamais fait ça ?… Mais il fau­drait faire l’analyse com­plète de ce numé­ro déci­dé­ment remar­quable du Monde Eco­no­mie, comme d’ailleurs de toutes ces opé­ra­tions en mode damage control de cette presse auto-com­mise à la défense des experts orga­niques de l’ordre néo­li­bé­ral, Domi­nique Nora pour le Nou­vel Obs[[Dominique Nora, « Les éco­no­mistes sont-ils des impos­teurs ? », Le Nou­vel Obser­va­teur, 2 avril 2012.]], ou l’inénarrable Eric Le Bou­cher pour Slate[[Eric Le Bou­cher, « Les éco­no­mistes, bouc émis­saire de la crise », Slate, 23 mars 2012.]], jour­na­lisme de ser­vice au ser­vice des éco­no­mistes de service.

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Misère de la déon­to­lo­gie universitaire

Ces simples évo­ca­tions laissent entre­voir à elles seules l’ampleur du déport vers les pôles de pou­voir de tout un pay­sage ins­ti­tu­tion­nel. Au sein duquel il faut évi­dem­ment comp­ter les ins­ti­tu­tions de la science éco­no­mique elle-même. Là encore, les patchs éthiques de la déon­to­lo­gie et de la trans­pa­rence pro­mettent d’être ter­ri­ble­ment insuf­fi­sants. Les chers col­lègues et les comi­tés de lec­ture des revues scien­ti­fiques liront-ils les décla­ra­tions d’intérêt ? Bien sûr ils les liront. Et puis ? Et puis rien évi­dem­ment ! La science éco­no­mique domi­nante, de son propre mou­ve­ment, en sui­vant ses seules pentes « intel­lec­tuelles » (si l’on peut dire… ) et ses orien­ta­tions théo­riques, a don­né son aval avec enthou­siasme au tis­su d’âneries dont les mises en pra­tique ont conduit à la plus grande crise de l’histoire du capi­ta­lisme. Je vous pro­pose alors l’expérience de pen­sée sui­vante — c’est une contre­fac­tuelle : période 1970 – 2010, sou­mis­sions aux revues, avec toutes les décla­ra­tions d’intérêt en bonne et due forme, des papiers de Fama, Jen­sen, Mer­ton, Scholes, Sum­mers, Schlei­fer, etc. Taux de rejet pour cause de col­lu­sion trop mani­feste avec des inté­rêts pri­vés ? Zéro, évi­dem­ment. C’est donc, là encore, toute une confi­gu­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle, celle du champ de la dis­ci­pline, qui a pro­duit cet état dans lequel le dis­cours de la science éco­no­mique domi­nante est deve­nu si adé­quat aux inté­rêts des domi­nants que se faire payer pour dire quelque chose qu’on a spon­ta­né­ment et « scien­ti­fi­que­ment » pen­sé ne peut pas por­ter à mal.

Voi­là alors que, par une espèce de tro­pisme du pire, le sys­tème fran­çais, pris de décal­co­ma­nie ins­ti­tu­tion­nelle, se met à imi­ter ledit modèle éta­su­nien. Et la recherche est désor­mais en proie au fléau des fon­da­tions. Dans son ouvrage, Laurent Mau­duit fait de curieuses dif­fé­rences en parant PSE[[PSE, Paris School of Eco­no­mics, créée sous Domi­nique de Vil­le­pin pour réa­li­ser un équi­valent fran­çais de la LSE (Lon­don School of Eco­no­mics) ou du MIT, imi­tés jusqu’au bout, y com­pris dans les formes du finan­ce­ment, puisque PSE est ados­sée à une fon­da­tion qui lève des capi­taux auprès de géné­reux dona­teurs pri­vés.]] de tous les mérites, pour réser­ver à TSE[[a même chose à Tou­louse (Tou­louse School of Eco­no­mics).]] le rôle du vilain. Plu­tôt que de se perdre dans des dif­fé­rences secondes, c’est le prin­cipe pre­mier lui-même, celui de l’organisation par fon­da­tion, qu’il fau­drait ques­tion­ner. Car en voi­là une autre har­mo­nie sociale, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment équi­pée, et là aus­si, tout s’y emboîte à mer­veille : la science-scien­ti­fique la plus consa­crée a pris le pli de dire d’elle-même des choses qui se trouvent n’offenser en rien les puis­sances d’argent (et je parle par litote) ; assez logi­que­ment les puis­sances d’argent com­mencent à se prendre de pas­sion pour une science si bien dis­po­sée et se pro­posent de « l’aider », comme une sorte de devoir citoyen sans doute…

Mais qui peut sérieu­se­ment croire un seul ins­tant qu’Exane, Axa, Bous­sard et Gavau­dan Ges­tion d’Actifs (puisque ce sont les « par­te­naires » de PSE) pour­raient ain­si offrir de larges finan­ce­ments si ces géné­reux mécènes n’étaient pas de quelque manière assu­rés d’avoir à faire à une ins­ti­tu­tion qui, majo­ri­tai­re­ment, ne vien­dra à aucun moment défier sérieu­se­ment leurs inté­rêts fon­da­men­taux sur le plan intel­lec­tuel ? Voi­ci donc ce qu’on peut lire sur le site de PSE : « Le rôle des par­te­naires pri­vés est cen­tral : leur enga­ge­ment contri­bue au décloi­son­ne­ment entre recherche aca­dé­mique et socié­té civile ». On note­ra d’abord que ces décloi­son­ne­ments s’effectuent tou­jours dans la même direc­tion, et ensuite que c’est là très exac­te­ment l’argument sans cesse rabâ­ché par le Cercle des éco­no­mistes pour jus­ti­fier ses agis­se­ments :« si nous sommes dans les banques et les conseils d’administration, c’est pour sor­tir de notre tour d’ivoire, aller au contact de la réa­li­té, et parce que nous avons le goût du terrain »…

Romain Ran­cière (PSE) peut bien pro­po­ser une charte à l’usage des cher­cheurs de PSE, on ne voit pas, et pour les rai­sons que j’ai déjà indi­quées, quels chan­ge­ments signi­fi­ca­tifs elle pour­rait pro­duire à elle seule, et sur­tout quand, met­tant les indi­vi­dus sur le devant de la scène, elle omet de mettre en ques­tion l’institution elle-même, dans ses prin­cipes fon­da­men­taux. Quitte à faire dans la trans­pa­rence, il serait sûre­ment inté­res­sant de rendre publics les résul­tats des conven­tions de recherche entre PSE et, par exemple, Axa Research Fund, ou bien avec la fon­da­tion Euro­place Ins­ti­tute of Finance — on ima­gine d’ici les brûlots…

Laurent Mau­duit est mal­gré tout por­té à voir dans la moindre part des par­te­naires pri­vés dans PSE (rela­ti­ve­ment à TSE) une démons­tra­tion d’auto-modération et de sage pru­dence. Je lui pro­pose une autre inter­pré­ta­tion : PSE en vou­lait autant que TSE ! C’est juste que le fund rai­sing a un peu foi­ré en route… après quoi, bien sûr, il est tou­jours pos­sible de faire de néces­si­té ver­tu. Je lui pro­po­se­rais même une inter­pré­ta­tion de l’interprétation : en moyenne, PSE affiche un enthou­siasme pour les méca­nismes de mar­ché un petit peu en retrait par rap­port à TSE — amis éco­no­mètres, à vos codages ! Inten­si­té mar­ket friend­ly des publi­ca­tions vs. mil­lions d’euros levés : je vous pré­dis des R2 étincelants.

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Refaire les ins­ti­tu­tions d’une science sociale critique

Spi­no­za explique dans le Trai­té poli­tique qu’il ne faut pas attendre le bon gou­ver­ne­ment de la ver­tu des gou­ver­nants — pari sur un miracle voué à être per­pé­tuel­le­ment déçu —, mais sur la qua­li­té des agen­ce­ments ins­ti­tu­tion­nels qui, en quelque sorte, déter­minent des com­por­te­ments exté­rieu­re­ment ver­tueux mais sans requé­rir des indi­vi­dus qu’ils le soient intérieurement.

Parce que ce sont les ins­ti­tu­tions, spé­cia­le­ment quand nous sommes expo­sés à un air du temps aus­si nocif que celui d’aujourd’hui, parce que ce sont les ins­ti­tu­tions, donc, qui déter­minent les choses aimables à pen­ser, il n’y a pas de salut hors de la refor­ma­tion des ins­ti­tu­tions. Une refor­ma­tion qui vise à conso­li­der les prin­cipes de celles que nous habi­tons, et à tenir à dis­tance celles qui veulent nous colo­ni­ser. Dit plus expli­ci­te­ment : le bazar déon­to­lo­gique ne nous sera que d’une très mince uti­li­té. Il n’y a qu’un seul com­bat qui ait quelque sens et quelque poids, c’est le com­bat ins­ti­tu­tion­nel de l’AFEP[[AFEP, Asso­cia­tion fran­çaise d’économie poli­tique qui s’est créée en 2009, en rup­ture avec l’officielle AFSE (Asso­cia­tion fran­çaise de science éco­no­mique), autour du pro­blème des man­que­ments gra­vis­simes au plu­ra­lisme intel­lec­tuel dans les ins­ti­tu­tions aca­dé­miques de la science éco­no­mique.]], et spé­cia­le­ment sous le diag­nos­tic que les ins­ti­tu­tions « offi­cielles » de la science éco­no­mique, l’AFSE, les sec­tions 5 du CNU et 37 du CNRS étant sans doute irré­mé­dia­ble­ment per­dues, il faut construire autre chose à côté.

Autre chose qui ne nous défende pas seule­ment contre la cor­rup­tion par les pou­voirs consti­tués, mais qui nous pro­tège aus­si de l’asservissement au pou­voir dif­fus de ce qui se donne à un moment don­né comme le cercle des opi­nions légi­times, à l’intérieur duquel sont enfer­mées les seules dif­fé­rences tolé­rées. On ne prend conscience de cet effet par­ti­cu­liè­re­ment per­ni­cieux qu’à l’occasion de grands évé­ne­ments qui déplacent d’un coup les fron­tières tacites du dicible et de l’indicible, du pen­sable et de l’impensable, choc mas­sif de délé­gi­ti­ma­tion qui laisse sou­dai­ne­ment à décou­vert les amis de l’ancienne légitimité.

A cet égard, l’effet de la crise finan­cière pré­sente aura été des plus amu­sants, en tout cas des plus spec­ta­cu­laires. Ain­si a‑t-on vu qua­si­ment bran­dir le poing, par­fois même dire « capi­ta­lisme », des éco­no­mistes qui en quinze ans n’avaient rien trou­vé à redire ni à la mon­dia­li­sa­tion, ni à la finan­cia­ri­sa­tion, ni à l’Europe libé­rale — contes­ta­tions alors exté­rieures au cercle de la légi­ti­mi­té, où il fal­lait impé­ra­ti­ve­ment se main­te­nir si l’on vou­lait conti­nuer d’avoir tri­bune régu­lière au Monde ou à Libé­ra­tion, droit d’être invi­té à don­ner conseil au Par­ti socia­liste, et peut-être plus tard de tou­cher la main d’un ministre. Cer­tains qui fus­ti­geaient l’irresponsable radi­ca­li­té se retrouvent quelques mois plus tard à dire cela-même qu’ils cri­ti­quaient — c’est que dans le glis­se­ment de ter­rain tout bouge si vite, et qu’il faut bien ten­ter de suivre… D’autres com­mencent à s’indigner bruyam­ment de choses qui jusqu’ici les lais­saient indif­fé­rents — et il n’y a pas plus drôle que ce spec­tacle des néo-rebelles tout occu­pés à faire oublier leurs pro­pos, ou leur absence de pro­pos d’hier.

Comme tou­jours plus gro­tesque que la moyenne, le Cercle des éco­no­mistes négo­cie comme il peut son virage sur l’aile pour ne pas som­brer dans le ridi­cule et avec le monde qu’il a tou­jours défen­du. Avec un par­fait sérieux, il publie main­te­nant des ouvrages inti­tu­lés « Le monde a‑t-il encore besoin de la finance ? », ou bien « La fin de la dic­ta­ture des mar­chés ? », ce der­nier, je vous le donne en mille, sous la direc­tion hila­rante de David Thesmar…

Dans sa lettre 30 à Olden­burg, Spi­no­za écrit ceci : « si ce per­son­nage fameux qui riait de tout vivait en ce siècle, il mour­rait de rire assu­ré­ment ». On vou­drait vrai­ment que le rire ne soit pas la toute der­nière chose qu’il nous reste face à ces gens sans prin­cipe, ces oppor­tu­nistes, et ces demi-retour­neurs de veste qui sont le fléau de la pen­sée cri­tique — dont c’est nor­ma­le­ment la fonc­tion de pen­ser contre un air du temps, et d’en assu­mer le risque de mino­ri­té. Mais en par­faits indi­vi­dus libé­raux, tous ces gens sont de petites machines procycliques.

C’est le dés­équi­libre de nos ins­ti­tu­tions qui détruit les régu­la­tions de la décence et per­met que soient à ce point fou­lées au pied les valeurs intel­lec­tuelles les plus élé­men­taires. On peut donc dire à quelques années d’écart une chose et son contraire, mais sans un mot d’explication, ni le moindre embar­ras de conscience — et tou­jours au nom de la science !

Ce ne sont pas des chartes qui nous déli­vre­rons de ça, voi­là pour­quoi il importe de construire autre chose. Autre chose qui affirme qu’une pen­sée vouée à la simple rati­fi­ca­tion de l’ordre éta­bli ne mérite pas le nom de pen­sée. Autre chose qui élise la ver­tu contra­cy­clique de la cri­tique comme notre forme de la ver­tu. Autre chose, en somme, qui, par l’effet de sa force col­lec­tive ins­ti­tu­tion­na­li­sée — donc en exté­rio­ri­té — nous attache à cette ver­tu en nous déter­mi­nant à aimer pen­ser autrement.

Source de l’ar­ticle : La pompe a Phy­nance, dans les blogs du Diplo. Paris, 21 novembre 2012

illus­tra­tion : chappatte


Notes