Images documentaires dans le récit décolonisateur.

Par Susana Sel

Par Susa­na Sel, « Images docu­men­taires dans le récit déco­lo­ni­sa­teur. Le ciné­ma poli­tique lati­no-amé­ri­cain des années 60 et 70 », Cahiers de Nar­ra­to­lo­gie, 16 | 2009

Tra­duc­tion de l’espagnol : Jean-Paul Aubert

Un film sur la libé­ra­tion, c’est-à-dire sur une étape inache­vée de notre his­toire, ne peut être qu’un film inache­vé, un film ouvert sur le pré­sent et sur le futur de la libé­ra­tion. Il revient aux pro­ta­go­nistes de le pour­suivre et de le compléter

Cet article éva­lue l’apport au genre docu­men­taire du Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain des années soixante et soixante-dix. Dépas­sant l’opposition fic­tion-réa­li­té, le Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain pro­meut un ciné­ma de cri­tique sociale grâce à des récits dont les formes varient, mais qui tous contestent la réa­li­té de la domi­na­tion impé­ria­liste et plaident pour une réha­bi­li­ta­tion des cultures et des iden­ti­tés réprimées. 

Ces nou­veaux créa­teurs, enga­gés dans la lutte de libé­ra­tion de leurs peuples, sont à l’origine d’ « œuvres ouvertes », des­ti­nées à être pour­sui­vies et ache­vées par l’action des nou­veaux spec­ta­teurs latino-américains.

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Entre fiction et réalité, la vérité du cinéma

Dans la fic­tion, le récit fil­mique se défi­nit comme une suc­ces­sion d’images objec­tives et sub­jec­tives dont la com­bi­nai­son com­plexe débouche sur l’élaboration de l’identité du per­son­nage. Quand cette dis­tinc­tion entre images objec­tives et images sub­jec­tives est per­tur­bée, comme dans Citi­zen Kane (Orson Welles, 1941), et qu’elle s’évanouit dans ce que virent les témoins, l’identité du per­son­nage devient pro­blé­ma­tique. Le récit, selon les termes de Deleuze, ne ren­voie plus désor­mais à un idéal de véri­té, mais il devient un pseu­do-récit, ou plu­tôt un simu­lacre de récit[[Gilles Deleuze, La Ima­gen-tiem­po. Estu­dios sobre cine 2, Pia­dos, Bar­ce­lone, 1994.]].

Eisen­stein s’intéresse davan­tage à la lec­ture de la réalité[[In Jacques Aumont, Esté­ti­ca del cine, Paí­dos, Bar­ce­lone, 1995, pp. 82 – 86.]]. Il conçoit le ciné­ma comme un ins­tru­ment (par­mi d’autres) de cette lec­ture : il n’est pas tenu de repro­duire « la réa­li­té » tout en se gar­dant d’agir sur elle, mais au contraire, il doit reflé­ter cette réa­li­té tout en émet­tant à son égard un juge­ment idéo­lo­gique, tout en pré­sen­tant un dis­cours idéo­lo­gique. De sorte que pour Eisen­stein, le film est moins consi­dé­ré comme une repré­sen­ta­tion que comme un dis­cours arti­cu­lé, sou­te­nu par une réfé­rence figu­ra­tive à la réa­li­té. Sa réflexion sur le mon­tage revient pré­ci­sé­ment à défi­nir cette « arti­cu­la­tion » selon dif­fé­rents axes : le frag­ment et le conflit ; l’extension du concept de mon­tage, l’influence sur le spectateur.

Le récit est l’énoncé dans sa maté­ria­li­té, c’est le texte nar­ra­tif en charge de racon­ter l’histoire[[Il se per­son­ni­fie dans l’interprétation des acteurs ou dans la bande son ; il a recours notam­ment à l’ellipse, aux fon­dus, au flash-back ou au flash-for­ward, à la voix-off, aux effets spé­ciaux.]]. Il se pré­sente comme un dis­cours du fait qu’il implique à la fois l’énonciateur et le lec­teur-spec­ta­teur. Et, afin que ce spec­ta­teur soit à même de com­prendre à la fois l’ordre du dis­cours et l’ordre de l’histoire, il doit éta­blir une cohé­rence interne en fonc­tion d’une gram­maire qui s’impose comme telle au spectateur.

Pour Sor­lin, le récit implique le spec­ta­teur si bien qu’il doit s’immerger dans la pro­jec­tion, accep­ter pas­si­ve­ment ses règles ou les refu­ser et aban­don­ner la salle de ciné­ma. L’« his­toire » dra­ma­ti­sée condense les situa­tions et les rela­tions et les porte à un degré extrême. Elle crée un uni­vers super­fi­ciel et iso­lé, au sein duquel le spec­ta­teur est immer­gé et qui le prive de toute initiative[[Pierre Sor­lin, Socio­logía del cine. La aper­tu­ra para la his­to­ria de maña­na. Fon­do de Cultu­ra Econó­mi­ca, Mexique, 1985, pp. 50 – 54.]].

-212.jpg De sorte que le com­bat pour une nar­ra­tion dis­tan­ciée consti­tue une don­née essen­tielle des luttes mili­tantes dans le domaine cultu­rel. Bir­ri[Fer­nan­do Bir­ri crée en 1956 l’Institut de Ciné­ma­to­gra­phie de l’Univesité Natio­nale du Lito­ral (Pro­vince de San­ta Fé, Argen­tine). C’est dans ce cadre qu’il déve­lop­pe­ra la pre­mière école docu­men­taire en Amé­rique Latine. Son film [Tire­dié (1956 – 58) fonde le docu­men­taire social.]] défi­nit cette arti­cu­la­tion au sein du docu­men­taire social argen­tin des années soixante :

Le sous-déve­lop­pe­ment est une don­née incon­tes­table de l’Amérique latine, y com­pris de l’Argentine. C’est un fait éco­no­mique et sta­tis­tique. L’expression « sous-déve­lop­pe­ment » n’est pas une inven­tion de la Gauche, des orga­ni­sa­tions « offi­cielles » inter­na­tio­nales (ONU) et lati­no-amé­ri­caines (OEA, CEPAL, ALALC) l’utilisent cou­ram­ment dans les textes de leurs rap­ports et de leurs plans. Ils ne peuvent pas ne pas l’utiliser. Les causes qu’ils servent sont bien connues : le colo­nia­lisme qui s’exerce depuis l’extérieur de l’Amérique Latine et à l’intérieur de ses fron­tières. Le ciné­ma de nos pays reprend à son compte les carac­té­ris­tiques géné­rales de cette super­struc­ture, de cette socié­té, il en assume tous les men­songes. Il donne une image fausse de notre socié­té, de notre peuple, il esca­mote le peuple : il ne donne pas une image du peuple. En don­ner une sera un pre­mier pas posi­tif : c’est la fonc­tion du docu­men­taire. Quelle image du peuple le ciné­ma docu­men­taire offre-t-il ? Il ne peut faire autre­ment que don­ner une image fidèle à la réa­li­té. (Telle est la fonc­tion révo­lu­tion­naire du docu­men­taire social lati­no-amé­ri­cain). En témoi­gnant de cette réa­li­té – de cette sous-réa­li­té, de ce mal­heur – il les conteste. Il les renie. Il les dénonce. Il les juge, les cri­tique, les démonte. Car il montre les choses telles qu’elles sont, d’une manière irré­fu­table, et non pas comme nous vou­drions qu’elles soient. (Ou comme – de bonne ou de mau­vaise fois – on vou­drait nous faire croire qu’elles sont). Le docu­men­taire trouve un contre­point à cette contes­ta­tion dans l’affirmation des valeurs posi­tives de notre socié­té : les valeurs du peuple. Sa force, son tra­vail, ses joies, ses luttes, ses rêves. Consé­quences – et rai­sons d’être – du docu­men­taire social : la connais­sance, la conscience, la prise de conscience de la réa­li­té. Pro­blé­ma­ti­sa­tion. Chan­ge­ment : d’une vie qui n’en est pas une à la vraie vie. Conclu­sion : dis­po­ser une camé­ra face à la réa­li­té et la docu­men­ter, docu­men­ter le sous-déve­lop­pe­ment. Le ciné­ma qui se rend com­plice du sous-déve­lop­pe­ment est un sous-ciné­ma. [[La Escue­la Docu­men­tal de San­ta Fe, Docu­men­tos del Ins­ti­tu­to de Cine­ma­to­grafía de la Uni­ver­si­dad Nacio­nal del Lito­ral, Rosa­rio, Argen­ti­na, 1964, pp. 12 – 13.]]

Moyen­nant des formes diverses, toutes oppo­sées à la fic­tion, le docu­men­taire va abor­der la réa­li­té en emprun­tant de nou­veaux che­mins, fidèle à un idéal de véri­té, bien que dépen­dant tou­jours de la fic­tion ciné­ma­to­gra­phique (objec­tif-sub­jec­tif).

Ces ques­tions prennent un contour dif­fé­rent lorsque l’on applique au réel un idéal ou un modèle de véri­té, la camé­ra sai­sis­sant alors un réel pré­exis­tant alors que par ailleurs, les condi­tions du récit n’ont pas chan­gé : l’objectif et le sub­jec­tif subissent un dépla­ce­ment et non une trans­for­ma­tion ; les iden­ti­tés sont défi­nies selon un autre mode ; le récit par­vient à acqué­rir une vrai­sem­blance réelle au lieu d’une vrai­sem­blance fic­tive. Ce nou­veau type de récit n’en reste pas moins une fic­tion. La césure ne se situe plus désor­mais entre fic­tion et réa­li­té, mais s’inscrit au sein même d’un nou­veau mode de récit qui les affecte l’une et l’autre. Le concept de « ciné­ma du vécu » éla­bo­ré par Per­rault cri­tique la fic­tion sous toutes ses formes. Per­rault lui reproche de pro­duire un modèle de véri­té pré-éta­bli qui exprime néces­sai­re­ment les idées domi­nantes ou le point de vue du colo­ni­sa­teur, y com­pris lorsque c’est le réa­li­sa­teur qui forge ce modèle[[Pierre Per­rault (1927 – 1991), créa­teur d’un “ciné­ma du mot”, défen­seur de l’identité qué­bé­coise dans la période de la “révo­lu­tion tran­quille”. Au sein de son œuvre très abon­dante, pro­duite par le Natio­nal Film board, Un pays sans bon sens (1970) est peut-être le docu­men­taire poli­tique qui résume le mieux, à tra­vers le recours à des voix mul­tiples, le pro­jet natio­nal du sépa­ra­tisme québécois.]].

Lorsque, au Qué­bec, Per­rault s’adresse à ses per­son­nages réels, ce n’est pas seule­ment pour éli­mi­ner la fic­tion, mais bien pour la libé­rer du modèle de véri­té qui pénètre en elle, et décou­vrir la « fonc­tion de fabu­la­tion » qui s’oppose à ce modèle. Ce qui s’oppose à la fic­tion, ce n’est pas le réel, ce n’est pas la véri­té, qui demeure celle des maîtres et des colo­ni­sa­teurs, mais c’est la fonc­tion fabu­la­trice des pauvres, qui octroie au faux la puis­sance d’une mémoire ou d’une légende. Per­rault consi­dère que ce que le film doit sai­sir, ce n’est pas l’identité d’un per­son­nage, réel ou fic­tif, à tra­vers ses aspects objec­tifs ou sub­jec­tifs, mais le deve­nir du per­son­nage réel lorsqu’il se met à « fic­tion­na­li­ser », lorsqu’il se laisse sur­prendre « en fla­grant délit de légende » et qu’il contri­bue ain­si à l’invention de son peuple. Il n’est pas pos­sible de sépa­rer le per­son­nage d’un avant et d’un après. Il incarne le pas­sage d’un état à l’autre. De son côté, le cinéaste aus­si devient un autre lorsqu’il contri­bue à la trans­for­ma­tion des per­son­nages réels et qu’il rem­place la fic­tion par la fabu­la­tion. Cinéaste et per­son­nages com­mu­niquent en inven­tant un peuple. C’est la simu­la­tion d’un récit, d’une légende et de ses méta­mor­phoses, c’est le dis­cours indi­rect libre du Qué­bec. C’est dans ces condi­tions que le ciné­ma peut s’appeler ciné­ma-véri­té, avec d’autant plus de rai­sons qu’il aura détruit tout modèle de véri­té, pour se faire créa­teur, pro­duc­teur de véri­té : ce n’est pas le ciné­ma de la véri­té, c’est la véri­té du ciné­ma. Per­rault pro­duit son dis­cours indi­rect libre en même temps que ses per­son­nages pro­duisent celui du Qué­bec. Pour le réa­li­sa­teur, il s’agit d’appartenir à un peuple domi­né et de recou­vrer une iden­ti­té col­lec­tive per­due, réprimée.

Les cinéastes issus du Tiers-monde et des mino­ri­tés partent du constat de l’absence de peuple. D’où leur ambi­tion de contri­buer à son inven­tion. Alors que le maître et le colo­ni­sa­teur pro­clament qu’« il n’y a jamais eu de peuple ici ! », le peuple absent est un deve­nir, il s’invente, dans les quar­tiers pauvres, grâce à de nou­velles formes de luttes aux­quelles un art néces­sai­re­ment poli­tique doit contribuer.

Le nouveau cinéma latino-américain

Dans les années soixante, le concept de Tiers-monde réunit les oppo­sants à l’impérialisme. Mar­quée par l’expansion du pro­ces­sus de déco­lo­ni­sa­tion en Afrique, par le triomphe de la révo­lu­tion cubaine en 1959, par la nais­sance du Mou­ve­ment des pays non-ali­gnés, lors de la Confé­rence de Ban­dung (1955), il gagne désor­mais trois conti­nents, l’Afrique, l’Amérique Latine et l’Asie. L’expérience née des divers pro­ces­sus de déco­lo­ni­sa­tion se for­ti­fie dans un tiers-mon­disme qui trans­cende le carac­tère natio­nal des mou­ve­ments de libé­ra­tion. Les luttes natio­nales contre l’impérialisme coïn­cident avec l’exacerbation de la lutte des classes à l’intérieur de cha­cun des pays concernés.

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C’est dans ce contexte que sur­git, dans les années soixante, la caté­go­rie de « nou­veaux ciné­mas », pour dési­gner les cou­rants de réno­va­tion ciné­ma­to­gra­phique qui se déploient de l’Europe (avec le Nou­veau ciné­ma alle­mand, la Nou­velle Vague fran­çaise, le Free Cine­ma anglais) jusqu’à l’Amérique Latine (avec le Ciné­ma cubain et le Cine Novo bré­si­lien). Ces cou­rants très divers contestent le ciné­ma com­mer­cial hol­ly­woo­dien, dont la pro­duc­tion se fonde sur des codes qui sont ceux de l’« ame­ri­can way of life » et dont les objec­tifs sont exclu­si­ve­ment mer­can­tiles. Les nou­veaux ciné­mas lati­no-amé­ri­cains s’efforcent de renouer avec une réflexion de la socié­té sur elle-même, selon les prin­cipes héri­tés du Néo-réa­lisme ita­lien, ce cou­rant artis­tique qui, entre 1945 et 1965, avait impo­sé, dans une Ita­lie dévas­tée par la guerre, une nou­velle façon de faire du ciné­ma. Dans un contexte de misère, de famine, de chô­mage, les réa­li­sa­teurs rompent avec les sché­mas tra­di­tion­nels, en ins­tal­lant leurs camé­ras hors des stu­dios, dans les loge­ments humbles et les quar­tiers popu­laires, en choi­sis­sant leurs acteurs par­mi les gens de la rue et en s’identifiant à leurs problèmes.

Le Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain assume l’héritage du ciné­ma néo­réa­liste. Le Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain comme le Néo-réa­lisme sont deux ciné­mas de dénon­cia­tion appa­rus dans des contextes sem­blables, créés par une situa­tion sociale éga­le­ment dégra­dée, même si le pre­mier, contrai­re­ment au second, n’est pas une réponse à la guerre, mais une contes­ta­tion de la domi­na­tion des oli­garques et des mili­taires à la solde des Etats-Unis. Le Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain s’inscrit dans une période qui s’étend pra­ti­que­ment du triomphe de la Révo­lu­tion cubaine (1959) jusqu’au début des dic­ta­tures des années 70. Ses mani­festes écrits et ciné­ma­to­gra­phiques dénoncent les atteintes aux droits de l’homme et rendent l’impérialisme nord-amé­ri­cain res­pon­sable des crises qui affectent le sous-conti­nent. L’arrivée à Cuba de réa­li­sa­teurs ita­liens au début du nou­veau ciné­ma cubain et les séjours d’étude en Ita­lie effec­tués par la plu­part des cinéastes lati­no-amé­ri­cains créent une rela­tion de paren­té entre ces deux formes de ciné­ma social, dépour­vus de moyens éco­no­miques (dans le cas ita­lien, la pré­ca­ri­té éco­no­mique n’est réelle qu’au début)[[Assez rapi­de­ment, le ciné­ma ita­lien béné­fi­cie­ra de condi­tions éco­no­miques meilleures du fait de son impact auprès du public, notam­ment dans le cadre d’une dif­fu­sion inter­na­tio­nale, sur un mar­ché qui dans les années d’après-guerre n’est pas encore pas­sé sous la coupe hégé­mo­nique des mono­poles amé­ri­cains.]], et font naître des formes nar­ra­tives semblables.

Le Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain a pro­duit en images un dis­cours d’appartenance à une culture spé­ci­fique, à une iden­ti­té spé­ci­fique, avec pour objec­tif un ciné­ma cri­tique, social, sus­cep­tible, dans les années soixante et au début des années soixante-dix, de ren­con­trer les dési­rs poli­tiques et cultu­rels de spec­ta­teurs sou­cieux de repen­ser leur propre réa­li­té. Lorsque la situa­tion poli­tique l’a per­mis, cer­tains films ont pu inté­grer les cir­cuits com­mer­ciaux, mais la majo­ri­té d’entre eux n’a connu qu’une dif­fu­sion clan­des­tine dans les usines, les uni­ver­si­tés, les com­mu­nau­tés pay­sannes. Les fes­ti­vals du Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain sont deve­nus des lieux de mili­tan­tisme, où l’on pou­vait voir les nou­velles pro­duc­tions et sur­tout où les cinéastes mili­tants lati­no-amé­ri­cains se retrou­vaient autour d’une lutte com­mune contre l’impérialisme, une lutte qui les dis­tin­guait d’autres cou­rants ciné­ma­to­gra­phiques. -214.jpg Le fes­ti­val fon­da­teur du Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain se tient à Viña del Mar (Chi­li) en 1967. Il réunit, pour la pre­mière fois, des cinéastes argen­tins, boli­viens, bré­si­liens, colom­biens, cubains, mexi­cains, péru­viens, uru­guayens, véné­zué­liens et chi­liens. Les films pro­je­tés, des pro­duc­tions indé­pen­dantes dont les objec­tifs sont cultu­rels, artis­tiques, didac­tiques et poli­tiques, ont une exis­tence en marge de la dis­tri­bu­tion com­mer­ciale. Ce pre­mier fes­ti­val lati­no-amé­ri­cain, consa­cré prin­ci­pa­le­ment au ciné­ma docu­men­taire, connaî­tra une nou­velle édi­tion en 1969 qui inclu­ra dans sa pro­gram­ma­tion les longs-métrages de fic­tion. Entre ces deux édi­tions, le ciné­ma du sous-conti­nent lati­no-amé­ri­cain a évo­lué. Il a enre­gis­tré, en par­ti­cu­lier, l’émergence de cinéastes d’envergure mon­diale, comme les Bré­si­liens Glau­ber Rocha et Nel­son Per­ei­ra Dos San­tos, les Argen­tins Fer­nan­do Sola­nas et Octa­vio Geti­no, les Cubains San­tia­go Alva­rez et Tomás Gutiér­rez Alea, les Chi­liens Raúl Ruiz et Miguel Lit­tin. La troi­sième édi­tion du fes­ti­val pré­vue en 1973 sera annu­lée en rai­son du coup d’état de Pinochet.

Au cours des années 70, la situa­tion poli­tique inter­dit la cir­cu­la­tion de ce genre de ciné­ma. Pire, nom­breux sont les cinéastes per­sé­cu­tés en Argen­tine, au Chi­li, au Bré­sil, en Uru­guay, en Boli­vie, en Colom­bie. L’exil, la tor­ture, la mort, tel est le sort que leur réservent les dic­ta­tures lati­no-amé­ri­caines. Les cinéastes argen­tins Ray­mun­do Glei­zer et de Pablo Szir comptent par­mi les « dis­pa­rus » en 1976. Les Chi­liens Jorge Mül­ler et Car­men Bue­no avaient connu le même sort en 1974. D’autres sont pure­ment et sim­ple­ment assas­si­nés comme l’emblématique camé­ra­man argen­tin Leo­nar­do Hen­rich­sen, tué par une patrouille mili­taire non loin du Palais pré­si­den­tiel où il était entrain de fil­mer le sou­lè­ve­ment mili­taire qui pré­fi­gu­rait le coup d’état de Pinochet[[Un sou­lè­ve­ment mili­taire avait eu lieu en juin 1973, quelques mois seule­ment avant le coup d’état de sep­tembre. Les images tour­nées par Hen­rich­sen et qui lui coû­tèrent la vie furent révé­lées dans un labo­ra­toire argen­tin et furent dif­fu­sées au Chi­li. Ces images eurent une réso­nance internationale.]].

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Le nouveau Cinéma Cubain

La pro­duc­tion du Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain, irri­guée par les diverses avant-gardes euro­péennes, fut elle-même variée. Ain­si la nar­ra­tion sub­jec­tive mise en œuvre par San­tia­go Alva­rez à Cuba puise aux sources du docu­men­taire sovié­tique de Dzi­ga Ver­tov, des théo­ries du mon­tage dues à Ser­guei Eisen­stein, du ciné­ma de Chris Mar­ker ou de Joris Ivens. Pour San­tia­go Alva­rez, chaque cinéaste pos­sède ses propres idées et une manière bien à lui de les trans­mettre. Et ces idées se nour­rissent de la confron­ta­tion politique.

San­tia­go Alva­rez ne se contente pas de réa­li­ser les pre­miers docu­men­taires poli­tiques du Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain, en asso­ciant les objec­tifs déjà men­tion­nés à l’expérimentation de nou­velles formes de nar­ra­tion. Il est le fon­da­teur et le direc­teur des actua­li­tés fil­mées de l’ICAIC, dont il assu­re­ra 400 éditions[[L’ICAIC, Ins­ti­tut Cubain de l’Art et de l’Industrie Ciné­ma­to­gra­phique, fon­dé en 1959 à Cuba.]]. Sa pro­duc­tion docu­men­taire porte une forte empreinte jour­na­lis­tique. Elle est mar­quée par des évé­ne­ments his­to­riques impor­tants comme la guerre du Viet­nam, la révo­lu­tion chi­noise, la figure de Ho-Chi-Min, la ten­ta­tive d’invasion de Cuba (Playa Girón en 1961). Dans ses films, l’action dra­ma­tique s’appuie sur un art consom­mé du mon­tage et sur l’usage de la bande son. Alva­rez explique que ses inno­va­tions, sa manière de « cou­per et col­ler des bouts de films », comme il dit, ont sur­gi en réac­tion aux actua­li­tés fil­mées telles qu’elles exis­taient aupa­ra­vant. A ses yeux, le ciné­ma, loin de n’être qu’une affaire de style, relève d’une ques­tion idéo­lo­gique et requiert une prise de posi­tion déter­mi­née, une atti­tude mili­tante, d’autant plus néces­saires dans des pays sous domi­na­tion. « Les armes et le com­bat sont des mots qui effraient, mais le pro­blème pour les cinéastes est de s’imprégner de la réa­li­té actuelle, de prendre son pouls. C’est ain­si que s’évanouit la peur des mots char­gés de conte­nus péjo­ra­tifs à laquelle cède très sou­vent le créa­teur. [[San­tia­go Alva­rez, “Moti­va­ciones de un ani­ver­sa­rio o respues­ta incon­clu­sa a un cues­tio­na­rio que no tiene fin”, in Pen­sa­mien­to Crí­ti­co, n° 42, La haba­na, Cuba, 1970.]] » Ces pro­pos annoncent les défi­ni­tions du Tiers-ciné­ma qui, quelques années plus tard, seront pro­po­sées par les Argen­tins Sola­nas et Getino.

L’un des docu­men­taires para­dig­ma­tiques de San­tia­go Alva­rez a pour titre Now (1965)[[Now a obte­nu le pre­mier prix du Fes­ti­val de ciné­ma de Leip­zig en 1965.]]. Anti­ci­pant une forme qui allait deve­nir celle du clip vidéo, l’association d’images d’archive (des extraits de films d’actualités et des pho­to­gra­phies) et de la ver­sion anglaise de la chan­son israé­lienne Hava Nagi­la, inter­pré­tée par Lena Horne, sert un impres­sion­nant plai­doyer anti­ra­ciste de six minutes. Le recours à la pho­to­gra­phie ani­mée et au col­lage de docu­ments d’archives montre, dès le début du film, de quelle manière et avec quelle bru­ta­li­té la police amé­ri­caine tente de bri­ser la résis­tance de la popu­la­tion afro-amé­ri­caine, tan­dis que la musique qui accom­pagne ces images se charge d’une valeur cri­tique. Aux yeux d’Alvarez, ce type de dis­cours s’apparente à une forme de lutte contre la dis­cri­mi­na­tion raciale. Dans le même esprit, il sol­li­cite les figures fon­da­trices de la nation amé­ri­caine comme Jef­fer­son, Washing­ton, Lin­coln comme pour en appe­ler aux prin­cipes démo­cra­tiques, consti­tu­tifs de la nation. Il reprend une série d’images de vio­lences et de tor­tures infli­gées à la popu­la­tion noire des Etats-Unis pour ter­mi­ner sur un car­ton sur lequel s’inscrit le mot NOW qui appa­raît pro­je­té comme une réponse fron­tale à cette forme de vio­lence. Pour San­tia­go Alva­rez, la réa­li­té convul­sive qui est la nôtre, celle que vit le Tiers-monde, exige de l’artiste qu’il se fasse vio­lence, qu’il se laisse consciem­ment empor­ter par une ten­sion créa­trice. Sans idées pré­con­çues, sans pré­ju­gés, sans rabais­ser l’art ni faire de la péda­go­gie, l’artiste doit entrer en com­mu­ni­ca­tion avec le peuple et contri­buer à son éveil culturel[[Santiago Alva­rez, Op. cit.]].

Tomás Gutiér­rez Alea compte par­mi les réa­li­sa­teurs impor­tants du Nou­veau Ciné­ma Cubain. L’un de ses longs-métrages, Memo­rias del sub­de­sar­rol­lo (Mémoire du sous-déve­lop­pe­ment, 1968, 85 minutes) défie avec iro­nie les contra­dic­tions de la bour­geoi­sie. En retra­çant le par­cours d’un indi­vi­du pen­dant la révo­lu­tion, il par­vient à mon­trer la soli­tude et la détresse de ceux qui décident de res­ter en marge de l’Histoire.

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Le Tiers-cinéma argentin

Dans la conti­nui­té de l’action enga­gée par le Nou­veau Ciné­ma Cubain et dans le contexte des mou­ve­ments de libé­ra­tion du Tiers-monde, émerge un « Tiers-ciné­ma » de déco­lo­ni­sa­tion cultu­relle. Ses œuvres s’inscrivent dans un pro­ces­sus de libé­ra­tion, face à un « Pre­mier-ciné­ma » iden­ti­fié au modèle hégé­mo­nique hol­ly­woo­dien dont l’objectif est la conser­va­tion du sys­tème et à un « Deuxième-ciné­ma » qui reven­dique la notion d’auteur depuis une pers­pec­tive réfor­miste et qui aspire en réa­li­té à accé­der au mar­ché du « Pre­mier cinéma ».

Le Tiers-ciné­ma oppose au ciné­ma indus­triel un ciné­ma arti­sa­nal ; au ciné­ma des indi­vi­dus, un ciné­ma des masses ; au ciné­ma d’auteur, un ciné­ma des col­lec­tifs ; au ciné­ma de dés­in­for­ma­tion néo­co­lo­nial, un ciné­ma d’information ; au ciné­ma d’évasion, un ciné­ma qui res­taure la réa­li­té ; au ciné­ma pas­sif, un ciné­ma agres­sif ; au ciné­ma ins­ti­tu­tion­na­li­sé, un ciné­ma de gué­rilla, au ciné­ma spec­tacle, un ciné­ma d’action, au ciné­ma de des­truc­tion, un ciné­ma à la fois de des­truc­tion et de construc­tion ; au ciné­ma fait par l’homme du pas­sé et pour l’homme du pas­sé, un ciné­ma à la mesure de l’homme nou­veau. Ain­si s’expriment Sola­nas et Geti­no en 1973[[F. Sola­nas et O. Geti­no, Cine, cultu­ra y des­co­lo­ni­za­ción, Siglo XXI, Bue­nos Aires, 1973, p. 88.]].

Plu­sieurs groupes et réa­li­sa­teurs emprun­tèrent le che­min tra­cé par le ciné­ma poli­tique et mili­tant argen­tin et firent de l’intervention poli­tique l’objectif de leur acti­vi­té ciné­ma­to­gra­phique. On dis­tingue prin­ci­pa­le­ment deux ten­dances : l’une repré­sen­tée par le Ciné­ma Libé­ra­tion (Fer­nan­do Sola­nas et Ota­vio Geti­no) et l’autre dite du Ciné­ma de la Base (Ray­mun­do Gleyzer).

La Hora de los hor­nos (L’Heure des bra­siers, Sola­nas et Geti­no, 1965 – 1968) qui béné­fi­cie d’une sor­tie inter­na­tio­nale en 1968, lors de la qua­trième édi­tion du Fes­ti­val Inter­na­tio­nal du Nou­veau Ciné­ma de Pesa­ro, inau­gure ce cou­rant ciné­ma­to­gra­phique. L’Institut du Ciné­ma qui sub­ven­tionne pra­ti­que­ment toute la pro­duc­tion argen­tine refuse le scé­na­rio de La Hora de los hor­nos tel qu’il lui est pré­sen­té en 1966. Une déci­sion qui anti­cipe le coup d’état qui va se pro­duire quelques mois plus tard entraî­nant l’interdiction de toute exploi­ta­tion com­mer­ciale du film jusqu’en 1973.

Le film compte trois par­ties : « Néo­co­lo­nia­lisme et vio­lence » (d’une durée de 90 minutes) ; « Action pour la libé­ra­tion » (110 minutes) et « Vio­lence et libé­ra­tion » (45 minutes). Il fut réa­li­sé dans la clan­des­ti­ni­té sur une période de deux ans au cours de laquelle les réa­li­sa­teurs par­cou­rurent le pays pour enre­gis­trer de nom­breux entre­tiens. Le tour­nage était effec­tué par Sola­nas lui-même à l’aide d’une camé­ra en 16 mm dépour­vue de son syn­chro­ni­sé. C’est la socié­té de pro­duc­tion de publi­ci­té de Fer­nan­do Sola­nas qui assu­ra le finan­ce­ment du pro­jet. Le mon­tage fut effec­tué sur une movio­la manuelle et avec un vieux pro­jec­teur en 16 mm.

Le film adopte la struc­ture de l’essai (il a pour sous-titre Notes sur le néo­co­lo­nia­lisme et la vio­lence), et se divise en cha­pitres et en notes. Il repose sur un impor­tant tra­vail de mon­tage afin que les idées conte­nues dans les notes puissent être réunies dans une syn­thèse finale. Sola­nas et Geti­no expli­quèrent qu’ils avaient fil­mé « en uti­li­sant la pel­li­cule comme un car­net et la camé­ra comme un sty­lo ». La pre­mière des trois par­ties, « Néo­co­lo­nia­lisme et vio­lence », est la plus nova­trice du point de vue du lan­gage. Elle est éga­le­ment la mieux connue inter­na­tio­na­le­ment. L’Histoire de l’Amérique Latine y est pré­sen­tée comme l’histoire de la suc­ces­sion des domi­na­tions colo­niales, de la domi­na­tion espa­gnole à la domi­na­tion bri­tan­nique, de la domi­na­tion bri­tan­nique au « néo­co­lo­nia­lisme » des Etats-Unis. En Argen­tine, cette vio­lence néo­co­lo­niale vise les pay­sans sans terre, la classe des tra­vailleurs oppri­més et tous ceux qui contestent le modèle qu’elle impose par la force. Un cha­pitre par­ti­cu­lier est consa­cré à la bour­geoi­sie et aux intel­lec­tuels argen­tins, pré­sen­tés comme des traîtres, alié­nés et endor­mis par les moyens de com­mu­ni­ca­tion de masse. Dans sa conclu­sion, le film explique que la seule solu­tion pour les peuples lati­no-amé­ri­cains, c’est de faire le choix de vivre et de mou­rir pour la révo­lu­tion contre l’impérialisme. Un plan de quatre minutes sur le visage sans vie de Che Gue­va­ra, accom­pa­gné par la musique des tam­bours indi­gènes, clôt avec solen­ni­té la pre­mière par­tie de La Hora de los hor­nos.

Le récit a recours à un cer­tain nombre d’effets qui visent à faire en sorte que le mes­sage poli­tique pro­duise une émo­tion chez le spec­ta­teur. Les inter­titres (« L’histoire qu’ils nous ont ensei­gnée est fausse », « Un peuple sans haine ne peut triom­pher », « Aucun ordre social ne se sui­cide ») renouent avec l’esthétique des car­tons du ciné­ma muet et retrouvent l’impact des mes­sages publi­ci­taires. A par­tir de la théo­rie du mon­tage intel­lec­tuel d’Eisenstein, les idées pénètrent dans des séquences char­gées d’émotions, des­ti­nées à pro­duire chez le spec­ta­teur la sen­sa­tion d’un conflit à la fois affec­tif et intel­lec­tuel. C’est ain­si que la bête robuste pré­sen­tée dans un concours agri­cole devient méta­phore de la grande pro­prié­té ter­rienne ou que des images d’abattoir alternent avec des plans sur des icônes publi­ci­taires ou avec des images de répres­sion poli­cière. S’appropriant aus­si bien la dis­tan­cia­tion brech­tienne que le néo­réa­lisme de De Sica, le film a recours au mes­sage sub­li­mi­nal, aux méta­phores, à la cari­ca­ture, aux témoi­gnages, à la musique afin de pro­duire de l’émotion, comme dans une séquence où des images d’une par­tie de golf illus­trent l’Histoire de l’oligarchie. Bien que leurs pro­pos soient dif­fé­rents, toutes les séquences se veulent didac­tiques afin de pro­vo­quer une prise de conscience de la réa­li­té de l’oppression et de débou­cher sur un appel à l’action.

En ce sens, La Hora de los hor­nos s’adresse au spec­ta­teur non pas comme à un sujet qu’il convient de diver­tir, mais comme à un mili­tant poten­tiel avec lequel il faut débattre. Ain­si la deuxième par­tie, « Action pour la libé­ra­tion », consa­crée aux mou­ve­ments de résis­tance argen­tins, et la troi­sième par­tie « Vio­lence et libé­ra­tion », dédiée à l’argumentation idéo­lo­gique, com­portent-elles des écrans noirs qui per­mettent d’interrompre la pro­jec­tion afin que s’engage le débat et pour que les groupes mili­tants puissent adap­ter le maté­riel des­ti­né à la pro­jec­tion à leur expé­rience. De sorte qu’il existe plu­sieurs ver­sions du film selon le prin­cipe de l’œuvre ouverte, sus­cep­tible d’être modi­fiée en fonc­tion des cir­cons­tances poli­tiques. Lorsque le film ne pou­vait être pro­je­té que dans la clan­des­ti­ni­té, dans des locaux syn­di­caux, dans des appar­te­ments ou à la cam­pagne, il impli­quait le spec­ta­teur. Faire le choix de le voir, c’était assu­mer un risque. D’une cer­taine manière, c’était s’engager dans le « pro­jet de libé­ra­tion ». Dans un entre­tien avec Godard, Sola­nas affirme : « Un film sur la libé­ra­tion, c’est-à-dire sur une étape inache­vée de notre his­toire, ne peut être qu’un film inache­vé, un film ouvert sur le pré­sent et sur le futur de la libé­ra­tion. Il revient aux pro­ta­go­nistes de le pour­suivre et de le com­plé­ter. »[[Godard, Jean Luc y Sola­nas, Fer­nan­do. « Godard por Sola­nas. Sola­nas por
 Godard », in Cine del Ter­cer Mun­do, Nro.1, Mon­te­vi­deo, Uru­guay, 1969.]]

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Le long-métrage de fiction dans le Cine Novo brésilien

Bien qu’il ait pro­duit des docu­men­taires, le Cine Novo bré­si­lien s’efforça sur­tout de fic­tion­na­li­ser les pro­blèmes du Bré­sil et en par­ti­cu­lier la ques­tion des anta­go­nismes entre riches et pauvres. Nel­son Per­ei­ra Dos San­tos ouvrit le ciné­ma bré­si­lien à de nou­velles formes nar­ra­tives ins­pi­rées du docu­men­taire bri­tan­nique et du néo­réa­lisme ita­lien. Vidas secas (Séche­resse, 135 minutes, 1963), réa­li­sé dans le cadre d’une coopé­ra­tive de ciné­ma, est son film emblé­ma­tique. S’inspirant d’un livre de l’un des plus grands écri­vains bré­si­liens, Gra­ci­lia­no Ramos, Nel­son Per­ei­ra Dos San­tos réa­lise un film qui asso­cie la famine à la tra­gé­die de la pau­vre­té, la sou­mis­sion à l’ignorance, la cruau­té à l’austérité des pay­sages. Sans recher­cher d’effets, la camé­ra témoigne de condi­tions humaines infi­ni­ment dures. Elle capte les images d’hommes et de femmes secs qui res­pirent, mangent, parlent, tra­vaillent et vivent à peine, tra­ver­sant le Nor­deste comme de misé­rables parias dans un voyage sans début ni fin.

Tour­né dans le Ser­tao, une région très peu peu­plée de l’état de Ala­goas, le film s’appuie sur une pho­to­gra­phie d’inspiration réa­liste qui par­vient à rendre compte de la réa­li­té du milieu et la pré­ca­ri­té des indi­vi­dus. Il décrit l’existence d’une famille qui s’est ins­tal­lée dans le Ser­tao durant la sai­son des pluies et qui repren­dra son che­min dès le retour de la sai­son sèche. La nar­ra­tion repose sur des mou­ve­ments de camé­ra très lents et des dia­logues mini­ma­listes afin de sou­li­gner la mono­to­nie et la pré­ca­ri­té de cette exis­tence. La lar­geur des cadrages, la fixi­té de la camé­ra, la lon­gueur des plans, le recours aux effets de camé­ra sub­jec­tive, la len­teur de l’action donnent au film l’apparence d’un docu­men­taire. Les rares actions s’inscrivent dans des plans d’une lon­gueur inha­bi­tuelle, ce qui semble accroître la durée du film. Dès le début, s’impose la len­teur du temps du récit. L’ellipse est l’un des moyens nar­ra­tifs que se donne le film pour faire éprou­ver le temps, comme, par exemple, lorsque le pas­sage d’oiseaux signale le temps qui passe entre la scène où l’une des pro­ta­go­nistes pleure tout en pré­pa­rant le repas et celle où elle puise de l’eau dans une rivière presque asséchée.

Le récit adopte une tem­po­ra­li­té cyclique. Il débute sur l’évocation de l’arrivée de la famille au Ser­tao et s’achève sur son retour au Ser­tao. Si les pre­miers plans décrivent des êtres qui envi­sagent l’avenir, le der­nier plan, fil­mé en camé­ra fixe, les montrent tan­dis qu’ils s’éloignent vers une des­ti­né qui est un éter­nel­le­ment recom­men­ce­ment. Le Cine Novo, dési­reux de réa­li­ser un ciné­ma tour­né vers la réa­li­té et éman­ci­pé du modèle hol­ly­woo­dien impo­sé par les grandes socié­tés de pro­duc­tion, invente des chro­niques néo­réa­listes et se met en quête d’un style natio­nal, comme il en existe un en lit­té­ra­ture, en pein­ture, en archi­tec­ture et en musique. « Nous vou­lions déco­lo­ni­ser cultu­rel­le­ment le Bré­sil avec un lan­gage qui n’appartiendrait qu’à nous. »[[http://www.lanacion.com.ar/nota.asp?nota_id=1066237]]

Dans cette même pers­pec­tive – celle du Cine Novo –, Glau­ber Rocha cri­tique l’acculturation et sou­ligne les valeurs de ce nou­veau ciné­ma qui rompt avec les canons et les codes nar­ra­tifs conven­tion­nels sans renon­cer à l’ironie ni à l’humour. Son anti­con­for­misme et son sens de l’engagement lui per­mettent de com­po­ser une fil­mo­gra­phie qui, sans renon­cer à son style nova­teur ni à son carac­tère natio­na­liste, se recon­naît de mul­tiples héri­tages. Il conjugue les théo­ries du mon­tage d’Eisenstein, le ciné­ma de Vis­con­ti, le spa­ghet­ti-wes­tern de Ser­gio Leone, la poé­sie du Nor­deste bré­si­lien et le docu­men­taire social dans le contexte d’une région cultu­rel­le­ment impré­gnée de l’opéra de Vil­la-Lobos et des mélo­dies popu­laires.[[ Pau­lo Anto­nio Para­na­gua, Tra­di­ción y moder­ni­dad en el cine de Amé­ri­ca Lati­na, Fon­do de Cultu­ra Econó­mi­ca, Madrid, 2003.
]] Sa dénon­cia­tion des condi­tions impo­sées par le colo­nia­lisme tout comme son com­bat contre les struc­tures men­tales et éco­no­miques du sous-déve­lop­pe­ment sous-tendent son inves­tis­se­ment dans le Cine Novo qu’il entend impul­ser aux côtés notam­ment de Nel­son Per­ei­ra dos San­tos, Ruy Guer­ra et Car­los Diegues.

Le Cine Novo ne peut connaître de déve­lop­pe­ment réel tant qu’il demeure en marge du pro­ces­sus éco­no­mique et cultu­rel du conti­nent lati­no-amé­ri­cain. Par ailleurs, le Cine Novo n’est pas un phé­no­mène cir­cons­crit au Bré­sil. C’est un mou­ve­ment lié aux peuples colo­ni­sés : dès lors qu’un cinéaste est prêt à fil­mer la réa­li­té et à affron­ter les normes hypo­crites et poli­cières de la cen­sure, le Cine Novo peut éclore. Dès lors qu’un cinéaste est dis­po­sé à s’opposer aux dic­tats com­mer­ciaux, à l’exploitation, à la por­no­gra­phie, à la dic­ta­ture de la tech­nique, le Cine Novo peut éclore. Dès lors qu’un cinéaste, quels que soient son âge ou ses ori­gines, s’apprête à mettre son œuvre et son métier au ser­vice des causes essen­tielles de son temps, le Cine Novo peut éclore. Telle est la défi­ni­tion du Cine Novo, une défi­ni­tion qui l’écarte de l’industrie, car le ciné­ma indus­triel n’a d’autres alliés que le men­songe et l’exploitation.

L’intégration éco­no­mique et indus­trielle du Cine Novo dépend de la liber­té que sau­ra conqué­rir l’Amérique Latine. Le Cine Novo lutte pour cette liber­té. C’est une ques­tion morale dont ses films seront le reflet, dans le temps qu’ils se don­ne­ront pour fil­mer un homme ou une mai­son, dans les détails de l’observation, dans la phi­lo­so­phie qui sera la leur : ce n’est pas un film mais un ensemble de films qui don­ne­ra enfin au public la conscience de sa propre exis­tence. Nous n’avons pas davan­tage de point de contact avec le ciné­ma mon­dial. Le Cine Novo est un pro­jet qui se réa­lise dans le contexte de la poli­tique de la faim et qui en endure toutes les fai­blesses.[Frag­ment du [Mani­feste “L’esthétique de la faim”, écrit par Glau­ber Rocha en 1965 et pré­sen­té lors des débats sur le Cine Novo à l’occasion de la rétros­pec­tive de Ciné­ma lati­no-amé­ri­cain, « Etat du Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain », orga­ni­sée à Genève.]]

C’est dans le cadre d’une défense et illus­tra­tion de cette “esthé­tique de la faim” que Glau­ber Rocha réa­lise ses deux films les plus impor­tants, Deus e o Dia­bo na ter­ra do sol (Dieu noir et Diable blond, 1964) et Anto­nio das Mortes (1969), dans les­quels il expose les conflits liés à la terre. Le récit repose sur la stra­té­gie du contre­point : d’un côté, le peuple appa­raît comme une masse qui résiste, mais aus­si qui chante et danse jusqu’à l’épuisement afin d’oublier la faim ; de l’autre le film décrit un groupe hété­ro­gène de mili­taires, de repré­sen­tants de l’Eglise, de poli­ciers unis dans la défense des inté­rêts des grands pro­prié­taires. Entre les deux, les conflits inté­rieurs d’un mer­ce­naire, Anto­nio das Mortes.

Le groupe bolivien Ukamau

Le ciné­ma de Jorge San­ji­nés, qui s’inscrit dans cette même recherche d’une iden­ti­té propre et d’une forme de nar­ra­tion asso­ciée à cette iden­ti­té, se veut en phase avec une nou­velle socié­té impré­gnée des savoirs ances­traux et capable de s’adapter aux rythmes internes de la spi­ri­tua­li­té natio­nale. La culture andine et son poten­tiel révo­lu­tion­naire exi­geaient de rompre avec l’acculturation et de se tour­ner vers des codes de com­mu­ni­ca­tions spé­ci­fiques. Jorge San­ji­nés est, avec Oscar Soria, à l’origine du groupe UKAMAU qui fonde la pre­mière Ecole de Ciné­ma Boli­vienne (Escue­la Fíl­mi­ca Boli­via­na, 1960) et le Ciné Club Boli­vien. [[Le nom du groupe pro­vient du titre de son pre­mier long-métrage, réa­li­sé en 1966. Uka­mau signi­fie “c’est ainsi”.]]

Uka­mau (1966), un long-métrage en noir et blanc, fait le récit d’une ven­geance ou.comment une his­toire d’amour se ter­mine en tra­gé­die. En l’absence de son mari par­ti pêcher sur le lac Titi­ca­ca, Sabi­na est agres­sée par Rosen­do Ramos, le Métis qui achète les pro­duits des pay­sans de l’île. La pour­suite silen­cieuse du meur­trier, inter­rom­pue par les pleurs de celui qui crie ven­geance, s’achève dans l’altiplano sur un corps à corps sanglant.

Pour San­ji­nés, il est clair que les films ne peuvent pas faire la révo­lu­tion. En revanche, ils peuvent contri­buer à des chan­ge­ments révo­lu­tion­naires. Ce fut le cas dans une affaire de sté­ri­li­sa­tion de popu­la­tions indi­gènes qui vit les cou­pables nord-amé­ri­cains expul­sés de Boli­vie en 1971 après que le Congrès et l’Université se furent assu­rés que les faits dénon­cés par le film Sangre de Cón­dor (Yawar Mall­ku, 1969) étaient avérés.[[Jorge San­ji­nés, Groupe Uka­mau, Teoría y prác­ti­ca de un cine jun­to al pue­blo, Siglo XXI, Méxi­co, 1980.
]]

Sangre de cón­dor dont les inter­prètes sont les membres du col­lec­tif Uka­mau s’achève sur une image qui montre un groupe de per­sonnes bran­dis­sant des armes, comme un sym­bole de la lutte contre l’oppression et la guerre de classes dont il se fait l’écho. Une image en conclu­sion d’un film qui n’aura ces­sé d’opposer la richesse des puis­sants, ins­tal­lés dans des rési­dences luxueuses, à la misère du peuple qui vit dans des masures, qui doit voler pour ache­ter des médi­ca­ments, et qui se voit fina­le­ment condam­né à mort en rai­son de l’incompréhension des méde­cins. La praxis démon­trait alors qu’un ciné­ma révo­lu­tion­naire pou­vait être une arme.

Cepen­dant, même si la situa­tion en Boli­vie per­met­tait qu’une œuvre enga­gée mobi­lise l’opinion publique et réunisse une large audience, le degré d’invraisemblance du ciné­ma de fic­tion conti­nuait à rendre impos­sible la réa­li­sa­tion d’un ciné­ma popu­laire sus­cep­tible d’aborder les faits réels.

Avec El coraje del pue­blo (Le cou­rage du peuple, 1971) le groupe tente de don­ner corps à un ciné­ma docu­men­taire révo­lu­tion­naire. Basé sur des faits réels et docu­men­tés et avec la par­ti­ci­pa­tion comme acteurs d’un nombre impor­tant de vic­times, le film recons­truit, dra­ma­ti­que­ment et en détail, le ter­rible mas­sacre de la nuit de San Juan qui eut lieu en 1967 et dont l’objectif était d’empêcher mineurs, ouvriers d’usines et étu­diants de se réunir pour appuyer la gué­rilla de Che Gue­va­ra et de ses com­pa­gnons qui com­bat­taient alors dans la forêt de Nan­ca­huazú. La construc­tion nar­ra­tive adopte des formes spé­ci­fiques à la culture du pays. El coraje del pue­blo fut consi­dé­ré comme le meilleur film pré­sen­té lors de la sep­tième Mos­tra Inter­na­zio­nale de Pesa­ro (1971). Il obtint les prix OCIC lors du Fes­ti­val Inter­na­tio­nal de Ciné­ma de Ber­lin en 1972 et, en 1979, la « Kan­tu­ta » d’argent qui récom­pense le meilleur film bolivien.

Tou­jours en quête de struc­tures nar­ra­tives en adé­qua­tion avec les per­cep­tions spa­tio-tem­po­relles du spec­ta­teur andin, El Ene­mi­go prin­ci­pal (Le prin­ci­pal enne­mi, 1973) recons­ti­tue l’histoire d’un pay­san de la com­mu­nau­té Tin­kuy, assas­si­né par un pro­prié­taire ter­rien pour avoir inter­pel­lé la jus­tice suite à un vol de bétail. Ce film auquel par­ti­cipe des ouvriers, des pay­sans et des étu­diants lati­no-amé­ri­cains, rompt avec les normes dra­ma­tur­giques typiques du ciné­ma occi­den­tal. Le sur­gis­se­ment d’un groupe de gué­rille­ros qui exé­cute le pro­prié­taire et ses hommes de main conduit le conflit vers une sorte de paroxysme. La répres­sion se déchaîne. Les pay­sans deviennent les vic­times de cette lutte entre deux forces oppo­sées qui pré­tendent les défendre. Le récit élude l’intrigue et s’émancipe des conven­tions du sus­pense en intro­dui­sant la pré­sence d’un nar­ra­teur dont les pro­pos anti­cipent les évé­ne­ments. De sorte que le spec­ta­teur peut les suivre avec une atti­tude dis­tan­ciée et rai­son­née. Enfin, le film éli­mine tout pro­ta­go­niste indi­vi­duel au pro­fit d’un pro­ta­go­niste col­lec­tif, la communauté.

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La Batalla de Chile (La Bataille du Chili)

Réa­li­sée par Patri­cio Guzmán, la tri­lo­gie de 272 minutes inti­tu­lée La Batal­la de Chile (La Bataille du Chi­li, 1972 – 1979) appa­raît comme un remar­quable docu­ment his­to­rique tour­né au cœur des évé­ne­ments qui pré­cèdent le ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment démo­cra­tique du Pré­sident Sal­va­dor Allende[[Le film fut mon­té à Cuba, au sein de l’ICAIC, par le réa­li­sa­teur et le mon­teur en exil. ]]. La camé­ra de Jorge Mül­ler (éga­le­ment direc­teur de la pho­to­gra­phie) enre­gistre dans les usines, au sein des syn­di­cats, dans la rue, les témoi­gnages de tra­vailleurs enthou­sias­més par le pro­jet poli­tique du gou­ver­ne­ment de l’Unité Popu­laire ain­si que les mani­fes­ta­tions des oppo­sants intran­si­geants et des mili­taires put­schistes. De mars à sep­tembre 1973, Gauche et Droite s’affrontent dans la rue, dans les usines, devant les tri­bu­naux et au Par­le­ment. Allende tente, sans y par­ve­nir, de pas­ser un accord avec le centre, la Démo­cra­tie Chré­tienne. A Val­pa­rai­so, les mili­taires fomentent le coup d’état. Un large sec­teur de la classe moyenne appelle à un boy­cott éco­no­mique et poli­tique, dans un cli­mat de guerre civile. Une semaine avant le coup d’état, un mil­lion de sym­pa­thi­sants rendent un der­nier hom­mage à Allende. La batal­la de Chile est le seul docu­men­taire consa­cré à la der­nière année du gou­ver­ne­ment du pré­sident Allende, fil­mé par une équipe chi­lienne qui se fait le témoin d’événements excep­tion­nels dont aucune autre source d’information n’a pu rendre compte. La situa­tion révo­lu­tion­naire est fil­mée jour après jour, au fur et à mesure qu’elle évo­lue, de même que sont enre­gis­trées les méthodes fas­cistes aux­quelles l’impérialisme et la bour­geoi­sie ont recours afin de ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment populaire.

La Batal­la de Chile se divise en trois par­ties. La pre­mière a pour titre « L’insurrection de la bour­geoi­sie » : les grèves menées par la Droite et les pres­sions éco­no­miques exer­cées par les Etats-Unis para­lysent les pro­fondes réformes lan­cées par le pré­sident Sal­va­dor Allende ; mal­gré cela, l’Unité Popu­laire recueille 43,3 % des voix lors des élec­tions légis­la­tives de 1973 ; l’opposition par­le­men­taire met en œuvre sa stra­té­gie de coup d’état. La deuxième par­tie s’intitule « Le coup d’état » (1976, 90 minutes) : Gauche et Droite se font face tan­dis que les Etats-Unis sou­tiennent finan­ciè­re­ment la grève des camion­neurs et attisent le chaos social. Allende tente de par­ve­nir à des accords poli­tiques, mais les contra­dic­tions internes à la Gauche aggravent la crise ; A Val­pa­rai­so, les mili­taires, appuyés par les classes moyennes, pré­parent le coup d’état. Quelques jours avant son déclen­che­ment, des mil­liers de sym­pa­thi­sants se réunissent autour du Pré­sident Allende ; le 11 sep­tembre Pino­chet fait bom­bar­der le palais pré­si­den­tiel. La troi­sième par­tie, « Le pou­voir popu­laire » (1979, 82 minutes), revient sur des évé­ne­ments impor­tants sur­ve­nus entre 1972 et 1973 et évo­qués dans les deux pre­mières par­ties : elle montre com­ment de larges sec­teurs de la popu­la­tion engagent des actions de sou­tien au Pré­sident Sal­va­dor Allende, afin de trou­ver des réponses au chaos poli­tique et à la crise économique.

Le réa­li­sa­teur n’envisage pas la ques­tion de l’objectivité du docu­men­taire. Pour Patri­cio Guzmán, ce concept est jour­na­lis­tique et non artis­tique. A ses yeux, le docu­men­ta­riste est un témoin qui s’implique à tra­vers un regard et un point de vue qui ne peuvent être igno­rés. Dans le cadre de cette sub­jec­ti­vi­té, la vrai­sem­blance du récit est assu­mée par un dis­cours à la pre­mière per­sonne qui s’adresse direc­te­ment au public dans le but de sau­ver de l’oubli une mémoire collective. -218.jpg

Aus­si bien dans ses séquences d’enthousiasme popu­laire que dans le tableau qu’il brosse de la réa­li­té dou­lou­reuse et convul­sive de l’époque, le docu­ment en noir et blanc récu­père et recons­truit la mémoire col­lec­tive grâce aux images en mou­ve­ment du pas­sé. Il oppose les dis­cours de la Gauche et de la Droite, l’entretien avec l’ambassadeur des Etats-Unis au Chi­li fai­sant contre­point aux idées pro­gres­sistes de la révo­lu­tion menée par Allende. Du fait de son par­ti pris chro­no­lo­gique, le docu­men­taire de Patri­cio Guzmán rem­plit une fonc­tion péda­go­gique pour les nou­velles géné­ra­tions chi­liennes en éveillant en elles une conscience cri­tique. L’intervention d’un nar­ra­teur qui n’apparaît pas sur les images prises par l’équipe de tour­nage, ni comme inter­lo­cu­teur au cours des entre­tiens per­met de com­plé­ter cer­tains points par­ti­cu­liers du récit historique.

Après le coup d’état de sep­tembre 1973, Patri­cio Guzmán est mena­cé de mort. Deux semaines durant, il est rete­nu dans l’enceinte du Stade Natio­nal, pri­vé de toute com­mu­ni­ca­tion avec l’extérieur,. Il aban­donne fina­le­ment le Chi­li, se réfu­gie à Cuba où il assure le mon­tage du docu­men­taire, avant de s’exiler en Espagne et en France. Son chef opé­ra­teur, Jorge Mül­ler, fait par­tie des « dis­pa­rus » en 1973.

Repenser la décolonisation par les images documentaires

Ce tra­vail ne pré­tend pas épui­ser la réflexion sur la fonc­tion du docu­men­taire dans le Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain pas plus qu’il ne veut igno­rer la diver­si­té des expé­riences ciné­ma­to­gra­phiques, des groupes et des réa­li­sa­teurs qui par­ti­ci­pèrent aux débats enga­gés au cours des années soixante et soixante-dix.

En ce sens, il convient de sou­li­gner le fait que ceux qui adhé­rèrent à ce Mou­ve­ment étaient enga­gés dans le pro­ces­sus de trans­for­ma­tions poli­tiques et qu’ils fai­saient de la contes­ta­tion du récit de fic­tion com­mer­cial un ins­tru­ment poli­tique au ser­vice de la reven­di­ca­tion d’une iden­ti­té cultu­relle spé­ci­fique et d’un ciné­ma ori­gi­nal. Ils pri­vi­lé­gièrent le genre docu­men­taire, dans toute sa diver­si­té, depuis son expres­sion la plus tra­di­tion­nelle basée sur l’accumulation de maté­riel d’archive et le recueil de témoi­gnages directs jusqu’à sa forme expé­ri­men­tale à tra­vers une réflexion sur le mon­tage de ce maté­riel et sur la pos­si­bi­li­té de l’associer à des images ciné­ma­to­gra­phiques de pro­ve­nance diverse, incluant même la publicité.

Au cours de cette pre­mière étape com­ba­tive et mili­tante, le Nou­veau Ciné­ma Lati­no-amé­ri­cain s’imposa comme une arme sup­plé­men­taire dans la lutte de libé­ra­tion, sau­vant de l’oubli la mémoire col­lec­tive des peuples oppri­més, dénon­çant les sys­tèmes d’oppression, recons­trui­sant un ima­gi­naire social col­lec­tif, exal­tant les valeurs cultu­relles spé­ci­fiques, légi­ti­mant l’intervention des masses, expli­quant les méca­nismes de domi­na­tion interne et externe. Il contri­bua à la prise de conscience des masses. Enfin, il s’engagea à l’échelle inter­na­tio­nale à tra­vers le Comi­té du Ciné­ma du Tiers Monde et c’est avec l’ambition de se lier aux col­lec­tifs de ciné­ma pro­gres­sistes et mili­tants du monde entier qu’il orga­ni­sa en 1974, au Qué­bec, le Comi­té d’Action Ciné­ma­to­gra­phique de Mont­réal qui réunit plus de 250 par­ti­ci­pants pro­ve­nant de vingt-cinq pays et des cinq continents.[[Mariano Mest­man, « Entre Argel y Bue­nos Aires : el Comi­té de Cine del Ter­cer Mun­do (1973/1974) », in Cine y foto­grafía como prác­ti­cas de inter­ven­ción polí­ti­ca, Uni­ver­si­té de Bue­nos Aires, Pro­me­teo, 2007.]] L’expérience his­to­rique du Nou­veau Ciné­ma lati­no-amé­ri­cain fut inter­rom­pue par les cir­cons­tances poli­tiques, mais elle avait ouvert la voie à la construc­tion d’un ciné­ma tiers-mon­diste dési­reux de se ren­for­cer dans le cadre d’une géo­po­li­tique du cinéma.