Musée sans musée — museum zonder museum

EN LIEN :

Des artistes et citoyens se mobilisent refusant la fermeture du musée d'art moderne à Bruxelles.


PARC À THÈME MUSEUM

Nom d’une pipe ! Un musée manque à l’appel. Fin février, Ber­nard Vil­lers a pous­sé une gueu­lante d’artiste, quant il s’est ren­du compte de la fer­me­ture sine die du Musée d’Art moderne de Bruxelles (MAM). Face­book a relayé son billet d’humeur, rédi­gé sous le coup d’une confé­rence de presse au cours de laquelle le direc­teur géné­ral, Michel Dra­guet, a confir­mé — c’était pré­vu depuis quelques années — que ledit musée serait rem­pla­cé en 2012 par un Fin de Siècle Museum (FSM), for­mé par la col­lec­tion du XIXème siècle et la dation Gil­lion Cro­wet, un ensemble excep­tion­nel d’Art nou­veau [1].

Fort de l’opération (finan­ciè­re­ment) réus­sie du Musée Magritte Museum (MMM), Michel Dra­guet a beau jeu de défendre l’idée d’un réveil des Musées Royaux des Beaux-Arts, plon­gés depuis des lustres dans une sorte de tor­peur, contrée, il est vrai, par un cycle de grandes expo­si­tions mono­gra­phiques (Ensor, Khnopff, Del­vaux, Magritte, Pana­ma­ren­ko) qui ont don­né une visi­bi­li­té inter­na­tio­nale au MAM. Quoi qu’il en soit, la ten­dance dix-neu­vié­miste, entre l’art ancien et Magritte, est dans l’air du temps depuis un moment. On pense à l’exposition Bing, en 2006, à la pré­sen­ta­tion de vingt pièces de la dation Gil­lion Cro­wet en 2006 – 2007 — pré­fi­gu­ra­tion au FSM —, et à un focus, bien­tôt, sur l’hôtel Aubecq (Hor­ta) dans les salles Boël.

Paral­lè­le­ment à la sub­sti­tu­tion d’un musée à un autre dans le bâti­ment sou­ter­rain, œuvre pro­blé­ma­tique de l’architecte Roger Bas­tin, Michel Dra­guet se défend de vou­loir sup­pri­mer le MAM, avan­çant qu’il ne cesse d’œuvrer, depuis 2005, à la pos­si­bi­li­té d’installer les col­lec­tions des XXème et du XXIème siècles dans « le Van­der­borght », bâti­ment du centre où se trouve pro­vi­soi­re­ment le Dexia Art Cen­ter. Mais voi­là, cet immeuble ne res­sor­tit pas au patri­moine immo­bi­lier fédé­ral, et il devrait être mis en chan­tier, ne cor­res­pon­dant pas aux normes muséales. Il ne s’agit donc que d’une hypo­thèse, en regard d’une autre, qui consis­te­rait à construire un nou­veau MAM, les concours d’architecture type « star sys­tem inter­na­tio­nal » ayant la cote. On sent bien, aus­si, que cette situa­tion ne pour­rait bou­ger que grâce à un apport de capi­taux pri­vés. En atten­dant, les col­lec­tions du MAM feront l’objet de prêts, d’expositions iti­né­rantes ou tem­po­raires, celles-ci dans le Patio du Musée d’Art ancien, comme l’accrochage actuel, conçu par Fre­de­rik Leen et Fran­cis­ca Van­de­pitte, qui sera pro­lon­gé au-delà de l’été, décli­né ensuite par diverses per­son­na­li­tés sur le mode du « cadavre exquis ».

Mais entre cadavre exquis et chaises musi­cales, et mal­gré le côté « pro­duit d’appel » du FSM, on est face à un imbro­glio dont l’orientation idéo­lo­gique trans­pa­raît tout de même. « Le pro­blème des musées », pour reprendre un beau titre à Paul Valé­ry, n’est plus un encom­bre­ment d’œuvres qui se nuisent les unes les autres, mais plu­tôt une ques­tion mal réso­lue d’espace public. On a fer­mé le MAM sans savoir ni quand ni où il rou­vri­rait, la solu­tion Van­der­borgt n’étant actuel­le­ment qu’un plan tiré sur la comète. La dation Gil­lion Cro­wet, à forte teneur en arts déco­ra­tifs modernes, aurait eu sa place, nou­velle loco­mo­tive, aux Musées Royaux d’Art et d’Histoire (MRAH) — Cin­quan­te­naire —, où était d’ailleurs annon­cé pour 2012 un pro­jet de salles Art nou­veau, sans doute per­fec­tible, mais qui a été tor­pillé. On parle de la pos­si­bi­li­té de vider le Musée des Ins­tru­ments de Musique (MIM), dont les col­lec­tions relèvent des MRAH, au pro­fit de l’art moderne ; dans un bâti­ment en par­tie Art nou­veau. Et l’idée d’une nou­velle construc­tion est agi­tée sans tran­cher entre « effet Bil­bao » et « effet Beau­bourg ». On aurait aus­si pu ima­gi­ner, dans ce redé­ploie­ment où manque une case, la dation Gil­lion Cro­wet rue des Ecuyers, car après tout, les Ets Van­der­borght Frères étaient spé­cia­li­sés en ameu­ble­ment et déco­ra­tion. Ce qui aurait évi­té de cou­per Magritte de ses contemporains.

Michel Dra­guet sou­ligne qu’avant l’ouverture du MMM, par leur nombre, les Magritte étaient un « kyste » dans le pano­ra­ma XXème-XXIème. Il trouve aus­si qu’il ne faut pas faire de fixa­tion sur la répar­ti­tion par siècles, et qu’un décloi­son­ne­ment pour­rait être envi­sa­gé ; comme à la Tate Modern. Mais au MMM, on est accueilli dans la pénombre par des agents Secu­ri­tas et des camé­ras infra­rouge, et les pro­jec­teurs à découpe font tendre le tableau vers la carte pos­tale ; c’est un bun­ker finan­cé par GDF Suez. René Magritte, quoi qu’on en pense, valait lar­ge­ment mieux. Mais, bon nombre des détrac­teurs du MMM n’ont pas même pris la peine de le voir, par défiance sans doute vis-à-vis du phé­no­mène com­mer­cial. Cette visite s’impose pour­tant, pour éva­luer l’empire des cli­chés à l’œuvre au sein du musée. Les com­mu­ni­qués de presse sont assez clairs, avec leurs for­mules entre­pre­neu­riales : « déve­lop­pe­ment d’une éco­no­mie de sor­tie de crise », « rela­tion inter regio proac­tive » ou « ville musée axée sur une éco­no­mie de la connais­sance ». Sans oublier l’antienne du « déve­lop­pe­ment durable ». Et bien sûr, le musée dédi­ca­cé au XIXe siècle le sera « dans sa dyna­mique moder­niste ». En l’occurrence, ça com­mence en 1863  — Salon des refu­sés à Paris [2] —, ce qui veut dire qu’il y aura sans doute, au final, non­obs­tant la fer­me­ture du MAM, plus d’œuvres moder­nistes à voir qu’auparavant. C.Q.F.D.

Au-delà de ces consi­dé­ra­tions, une inquié­tude plus aiguë se pro­file : celle du syn­drome de 1959 ! « Pen­dant les trois années sui­vantes le public belge et le public inter­na­tio­nal furent entiè­re­ment pri­vés de Musée d’Art Moderne. Et cela alors que les évo­lu­tions de l’art appe­laient comme jamais l’existence d’un lieu de confron­ta­tion. La jeu­nesse est cou­pée des col­lec­tions d’art moderne des Musées Royaux des Beaux-Arts de Bel­gique. Les cher­cheurs, les artistes, les cri­tiques, les ensei­gnants sont dému­nis d’un outil cultu­rel auquel il sont droit et dont ils ont besoin. » [3] Oui, l’Histoire repasse par­fois les plats : de 1962 à 1984, ledit public a dû se conten­ter d’expositions temporaires…

Ce que les publi­ca­tions offi­cielles rap­pellent moins, c’est ce à quoi l’architecte Roger Bas­tin a été en bute, quand il s’est agi de conce­voir le MAM. Ses études ont com­men­cé en 1967, tirant par­ti du trou issu d’une peu glo­rieuse opé­ra­tion de faça­disme liée à la trans­for­ma­tion du Mont des Arts, où l’on édi­fiait l’actuelle Alber­tine, d’allure néo-fas­ciste. Dès ses pre­mières esquisses, Bas­tin avait trou­vé une manière d’ajouter un frag­ment d’architecture nou­velle au site, digne du Palais des Beaux-Arts de Hor­ta, dans un ensemble domi­né par des styles « néo ». L’épisode sui­vant, qui a pro­duit les igno­mi­nies entre la Gare cen­trale et la Grand-Place, a été celui dit des « luttes urbaines », aux relents rétro­grades, avec un inter­dit posé par l’A.R.A.U. : les quelques mai­sons (sans grand inté­rêt) sub­sis­tant au Mont des Arts devaient être main­te­nues. Ces « loge­ments » sont aujourd’hui des bureaux. Le petit jar­din atte­nant est fer­mé au public. Et la place du Musée est un endroit mort où les baies du rez-de-chaus­sée sont fer­mées par des grilles. Le main­tien de cet îlot a pri­vé le public, sur la sur­face cor­res­pon­dante, en consi­dé­rant les sous-sols, de dix à douze étages qui auraient été bien utiles aujourd’hui.

Des lacunes de la col­lec­tion d’art moderne aux espaces urbains déva­lo­ri­sés, et ce depuis des décen­nies, c’est bien d’un défi­cit d’espace public qu’il est ici ques­tion. Aujourd’hui, au vu de ce qu’est le MMM, on peut redou­ter que les tra­vaux en cours n’aboutissent qu’à une ins­tru­men­ta­li­sa­tion sup­plé­men­taire de l’institution par des logiques cal­quées sur le busi­ness pri­vé, sous cou­vert de city bran­ding cultu­rel. L’ombre qui plane est sans équi­voque : c’est le spectre du parc à thème, avec ses attrac­tions spec­ta­cu­laires, qui fait du monde à la caisse, qui désa­morce tout ce que la créa­tion peut avoir de sub­ver­sif, et qui cache les « petits maîtres » incon­nus au Japon. Et Magritte, dans cette affaire, est au Pan­théon des Her­gé, Mer­ckx et autres Brel. Dans un texte célèbre, Umber­to Eco s’est amu­sé des fina­li­tés de Dis­ney­land, [4] ren­voyant sub­ti­le­ment à Louis Marin : « Une uto­pie dégé­né­rée est une idéo­lo­gie réa­li­sée sous la forme d’un mythe. » [5] N’est-ce pas de cela qu’il s’agit, désor­mais, au Mont des Arts ?

Le 9 mars der­nier, autour de Ber­nard Vil­lers, deux cent cin­quante per­sonnes se sont ras­sem­blées au musée pour pro­tes­ter, scan­dant les noms des artistes de la col­lec­tion ren­voyés aux réserves. Les médias y ont lar­ge­ment fait écho. Le pre­mier mer­cre­di du mois sui­vant (jour d’entrée libre), un nou­veau groupe s’est retrou­vé là, pour une minute de silence et un éton­nant Bel­la Ciao face à l’entrée bar­rée du MAM. Situa­tion iné­luc­table ? Une péti­tion cir­cule. Des inter­pel­la­tions par­le­men­taires sont au pro­gramme. Un site web et des articles de fond arrivent. Et d’autres pre­miers mer­cre­dis du mois sont ouverts à l’imagination pro­tes­ta­taire. Per­sonne n’a bou­gé lors de l’ouverture du MMM, mais cette fois le pas­sage en force de Michel Dra­guet sus­cite une réelle oppo­si­tion, parce qu’il pro­cède de dik­tats inféo­dés au box-office.

Ray­mond Balau,

L’ART MÊME • # 51 • (juin 2011)

[1] Dation à la Région de Bruxelles Capi­tale esti­mée par Christie’s à 36 mil­lions d’euros.

[2] Acces­soi­re­ment créa­tion de la Socié­té libre des Beaux-Arts à Bruxelles.

[3] Extrait de la bro­chure de pré­sen­ta­tion du Musée d’Art Moderne à Bruxelles, Ser­vice des Rela­tions publiques du Minis­tère des Tra­vaux publics, Bruxelles, 1973, p. 11.

[4] Umber­to ECO, La cité des auto­mates, in La guerre du faux, Gras­set, Paris, 1985, pp. 43 – 59.

[5] Louis MARIN, Dégé­né­res­cence uto­pique : Dis­ney­land, in Uto­piques : jeux d’espaces, Les Édi­tions de Minuit, Paris, 1973, pp. 297 – 324.


VIDEO : Quel ave­nir pour le musée des Beaux-Arts à Bruxelles

Par archiur­bain. Télé Bruxelles. 14 juin 2011

Daniel Locus est à la tête du mou­ve­ment de contes­ta­tion qui sévit tous les pre­miers mer­cre­dis du mois au Musée des Beaux-Arts contre la fer­me­ture du Musée d’Art Moderne. Emma s’est ren­du à la mani­fes­ta­tion pour prendre la tem­pé­ra­ture et, sur­tout, s’intéresser aux ques­tions archi­tec­tu­rales du bâti­ment et urba­nis­tique d’une telle fermeture.

Source : http://museesansmusee.wordpress.com/

Pétition:http://petitions.agora.eu.org/museesansmusee/index.html