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Autour de Jean Rouch. Les Maîtres fous.

Par ce passage inattendu du rituel au politique, l’Autre s’est infiltré dans notre culture même, la remettant en question avec un fracas grandissant.

Chris Marker : L’humour est la politesse du désespoir

Lorsque Chris Marker est mort en juillet 2012, à l’âge de 91 ans, c’est à son film La Jetée que l’on a pensé. Réalisé en 1962 à partir de photographies accompagnées d’un commentaire lu par Jean Négroni et (...)

Du document au récit... ou comment déjouer le piège de l’évidence

La sélection de l’expression d’un portrait en fonction de l’angle de l’article, souriant s’il est approbateur, soucieux s’il est critique, constitue le B.a.-ba de l’illustration (...)

Chris Marker et l’Amérique latine : cinéma militant et circulation des idées politiques

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Chris Marker : un regard sur le Chili

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Mélancolie ouvrière : Mordillat critique les critiques !

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Extraits choisis du livre : Le Nazisme et la culture, de Lionel Richard

Goebbels insiste bien sur l’idée que la liberté en art n’est autre que celle d’obéir aux principes politiques. Ce qui signifie, en clair, que l’artiste doit se soumettre à l’État, qui est l’émanation de (...)

Pour une télévision qui permette au peuple de discuter avec le peuple

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Repenser Plaisir visuel et cinéma narratif à l’ère des changements de technologie, par Laura Mulvey

Regarder des films hollywoodiens au ralenti renforce ces oppositions tout en les mettant à mal. La ligne narrative tend à s’affaiblir si le spectateur a la possibilité de contrôler son déroulement, (...)

Plaisir visuel et cinéma narratif, par Laura Mulvey

L’origine et la nature du plaisir pris par le spectateur au cinéma, ainsi que la manière dont la figure féminine, dans les films narratifs "classiques", est construite pour satisfaire les pulsions (...)

Et si on sécurisait nos échanges ?

Appels, SMS, réseaux sociaux... tous ces moyens d’échanges sont surveillés par les flics et pourtant nous sommes nombreux.ses à continuer de discuter de nos actions dessus. Si on changeait nos (...)

Quelques trucs indispensables pour limiter les informations que l’on disperse sur Internet

Il ne s’agit pas de se rendre invisible, anonyme sur Internet, mais de prendre quelques mesures, rapides et faciles, de réduire les informations livrées à des entreprises, à limiter son « profilage », (...)

Tzvetan Todorov – Face au mal, imiter ou refuser

Si on hait l’ennemi comme il vous hait, on ne fait que renforcer le mal dans le monde. L’un des pires effets de cette occupation, de cette guerre, c’est que les victimes des nazis commencent à (...)

« L’autre », des deux côtés. Entretien avec Jean-Louis Comolli

Aujourd’hui, la télévision remplace le zoo. On n’a plus besoin d’aller voir les vrais animaux.

Entretien avec Roman Polanski - 1963

Montrez les conflits résolus en toute justice, et tout le monde sortira satisfait et dira : « Tout va bien ». Montrez l’injustice et vous rendrez les gens (...)


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Quand Bob Dylan était écouté par les Black Panthers

Nous publions ici un fragment du livre "A l’affût" de Bobby Seale, cofondateur en 1966 du Parti des Black Panthers aux États-Unis.

Dans cet ouvrage paru en français chez Gallimard en 1972, le passage [1] où Bobby Seale analyse la chanson The Ballad of a Thin Man de Bob Dylan se passe au moment où ils travaillaient à l’élaboration du journal Black Panther Party Newspaper, ce journal était vital pour ce mouvement : « Tous les gens qui prennent notre journal peuvent y lire ce qui se passe vraiment, y apprendre que des milliers de frères et soeurs sont assassinés, molestés et qu’on leur tire dessus dans les communautés noires et les ghettos sordides de tout le pays. Le nombre de journaux vendus se chiffre par milliers. Nous en sommes arrivés au point que le Black Panther dépasse en distribution tous les autres journaux de type underground. » [2]
(...) « Le journal nous coûte huit cents l’exemplaire, mais avec les frais de transport et de poste, ça nous revient à dix cents. L’exemplaire se vend vingt-cinq cents dont nous touchons quinze. Cet argent nous revient et nous l’utilisons pour payer le loyer de nos locaux, les notes de téléphone et les autres frais. Nous sommes fiers de notre journal, car il est l’émanation de la communauté. »
 [3]


Pendant qu’on travaillait, un disque passait en sourdine. C’était, « The Ballad of a Thin Man » par Bob Dylan. J’avais l’air dans la tête. Je l’entendais parfaitement, j’entendais l’air, le rythme, mais je n’entendais pas les paroles. On mit le disque quand on commença à travailler au journal et on le remit le soir suivant. Ça devait être le troisième après-midi qu’il passait. On le mettait, on le remettait sans arrêt. Il y avait des tas de frères armés par mesure de sécurité. C’était une mesure nécessaire a cette époque, c’était pas pour rigoler.

Huey P. Newton me fit découvrir les paroles. Pas seulement les paroles, mais aussi leur signification. Leur signification dans le contexte de l’histoire du racisme et de son développement dans le monde. Il me disait : « Écoute, écoute mec, t’entends ce qu’il dit ? » Huey était très sensible et savait reconnaître derrière des faits apparemment anodins, l’expression du racisme. Il avait une telle facilité pour dire en termes clairs ce qu’il ressentait derrière les symboles et les mots qu’utilisait Bob Dylan. Le passage sur le monstre est très important, parce que c’est à ce moment-là que Huey m’entreprit. Je me souviens qu’à un moment la chanson parle d’un type tend son ticket au monstre, et que celui-ci lui tend un os. J ’y comprenais rien, et demandai à Huey : « Hé, Huey, attends une minute, mec, qu’est-ce que c’est que cette histoire de monstre ? Qu’est-ce que c’est que ce monstre ? »

Huey m’expliqua : « Le monstre, dans le cas présent, c’est généralement un artiste de cirque, un ancien trapéziste qui a été blessé par exemple. Quelqu’un qui a passé toute sa vie dans le cirque et ne sait rien faire d’autre. Il ne peut plus monter sur un trapèze parce qu’il a été blessé gravement, mais pourtant il faut bien qu’il vive, il a besoin d’argent. Alors le cirque le prend en pitié et lui donne un boulot. On lui donne évidemment le boulot le plus rebutant, car il n’est plus bon à rien. On le met dans une cage, et les gens payent un quart de dollar pour le voir. On met des poulets vivants dans la cage, et il le mange tels quels,... vivants, avec les os, les plumes et tout. Évidemment il reçoit un salaire, puisque les gens payent pour le voir. Mais il fait ça parce qu’il y est obligé. Il n’aime ni la viande crue ni les plumes, mais il fait ça pour survivre. Mais les gens qui viennent le voir, et le font pour se distraire, ce sont eux les véritables monstres. Et le monstre, le sait, mange les poulets crus et tend un os à un des membres de l’assistance. Il sait que ce sont eux les vrais monstres, parce qu’ils tirent du plaisir à le voir faire on numéro que lui exécute uniquement par nécessité. Voilà les deux formes de monstres. C’est clair ? »

Pour le replacer dans le contexte de la vie courante, ce que décrit Dylan, ce sont les gens des classes moyenne, ou supérieure, qui parfois le dimanche après-midi, entassent leur famille dans une limousine, et viennent dans le ghetto noir se repaître du spectacle de la corruption et des prostituées. Ils font cela par plaisir ou pour se distraire le dimanche après-midi. Évidemment les gens qu’ils viennent voir sont bien là, ils sont bien forcés d’être là. Les prostituées sont là, parce qu’elles essayent de vivre, d’exister et qu’elles ont besoin d’argent. C’est en cela que les gens de classes moyenne ou supérieure, sont des monstres, parce qu’ils tirent du plaisir de ce spectacle.

« Ça parle ensuite d’un nain borgne. Qu’est-ce que c’est que ce nain borgne ? Il crie et hurle après Mr Jones, et Mr Jones ne comprend pas ce qui se passe. Alors le nain borgne lui dit, donne-moi un jus de fruit ou retourne chez toi. Là encore, c’est le symbole des gens dépourvus qui condescendent à supporter la présence de Mr Jones, le type de la classe moyenne. Tu sais, ça les intéresse pas de voir ces gens se distraire à leurs dépens. Mais s’ils les payent pour faire un numéro, alors ils les tolèrent. Sinon ils les vident du ghetto. Cette chanson est terrible. Il faut que tu comprennes à quel point elle décrit la société. »

Les Blancs et la classe moyenne de la société sont étonnés de voir que de Noirs font faire le tapin à leurs mômes. S’ils viennent nous voir, c’est parce qu’ils nous considèrent nous, les Noirs, comme des monstres. Ils nous mettent tous dans le même sac. Ils pensent tout savoir des nègres. Mais les Noirs ne sont pas des nègres, ni des attardés, ni des abrutis.

Huey dit que les Blancs considèrent les Noirs comme des monstres et des anormaux. Mais ce qui est symbolique ici, c’est que, lorsque la révolution commencera, on fera un carnage, et ils continueront à nous appeler des montres. Mais le monstre se retourne en tendant un os à Mr Jones et lui demande : « Ça te plaît d’être taré ? » Et Mr Jones s’exclame : «  Oh, mon Dieu, mais qu’est-ce qu’il se passe ? » Bobby Dylan continue : « Vous ne comprenez pas ce qui se passe ? Hein Mr Jones ? ». Se faire tendre un os c’est vraiment trop pour lui.

Eldridge Cleaver explique dans Soul on Ice [4] que le Noir s’est fait tenir en laisse par le Blanc, d’abord par l’administrateur tout-puissant et maintenant par le gros homme d’affaires qui manipule et contrôle le gouvernement. Le Noir était tenu en laisse, et on le présentait ainsi, attaché par une petite corde, une corde qui aurait pu être brisée en une seconde. La corde lui était passée autour du cou et on le présentait comme un grand gorille. C’était un gorille, pas un être humain, il ne savait pas parler. Il n’était pas censé parler. Il n’était pas censé penser. Mais un jour, le gorille se frappa sur la poitrine et dit : « Je suis un homme. » Ce qu’Eldridge symbolise ici, c’est exactement ce qui se passa quand Cassius Clay dit : « Je suis le plus grand. » Il ne voulait rien dire d’autre que : « Je suis un homme. » Cassius dit aussi : « Je suis un homme fort. » Cela scandalisa les racistes, l’administrateur tout-puissant, qui considéraient le Noir comme un gorille. Un jour, ils virent la corde se briser et le gorille se frapper la poitrine et dire : « Je suis un homme. » Cassius Clay, c’est ça.

Cassius Clay se vantait, mais les gens se sont mépris sur sa vantardise. Ce qu’il faisait, ce n’était que défier tous ces merdeux racistes tout-puissants, en leur criant à la face : « Je suis le plus grand, je suis invincible. » Entendant cela, l’administrateur tout-puisant raciste, le Blanc tenait le bout de la laisse, se trouvait contraint de se poser la question : « Mais si c’est un homme, qu’est-ce que je suis, moi, bon Dieu ? » C’est ce que Bobby Dylan symbolise dans le geste du nain qui tend un os à Mr Jones, en lui demandant : « Ça te plaît d’être un monstre ? » C’est ça que signifie sa question : Est-il un homme, est-il un monstre ? Et quand le nain dit à Mr Jones qu’il est un monstre, Mr Jones est obligé de se poser la question : un monstre, moi ? C’est ça le symbole qu’il y a dans l’interrogation : s’il est un homme, qu’est-ce que je suis ?

Cette chanson de Bobby Dylan prit une grande importance pendant le travail de publication du journal. On la mit je ne sais combien de fois. Le frère Stokely Carmichael aimait aussi ce disque. Ce disque nous conquit tous, y compris les frères qui étaient là pour assurer la sécurité.

Les frères avaient des gros écouteurs qu’on se met sur les oreilles et qui vous donne une ambiance stéréo, comme en direct, et quand on est « parti », c’est quelque chose ! Les frères étaient à moitié « partis », ils prenaient je ne sais quoi, ils étaient assis, et passaient et repassaient le disque. Surtout après que Huey nous l’ait expliqué. Ils essayaient de comprendre toute sa signification. Ce vieux Bobby, c’est un sacré cadeau qu’il a fait à la société quand il a écrit cette chanson. S’il y en a d’autres de lui que je ne comprends pas, je demanderai à Huey de nous expliquer et peut-être qu’on trouvera des tas de trucs dans ce qu’il a écrit, le frère Bobby Dylan, parce qu’il a fait un sacré bon disque.


Ballad Of A Thin Man / La ballade d’un homme mince

Vous entrez dans la pièce
un crayon à la main
Vous voyez quelqu’un nu
et vous dîtes : "Qui est cet homme ?"
Vous faîtes tant d’effort
mais ne comprenez pas
Qu’est-ce que vous direz
en rentrant chez vous

Parce qu’il se passe quelque chose ici
Mais vous ne savez pas quoi
N’est-ce pas, Monsieur Jones ?

Vous levez la tête
et demandez : "C’est bien là ?"
et quelqu’un vous montre du doigt et dit :
"C’est à lui"
Et vous dîtes : "Qu’est-ce qui est à moi ?"
Et un autre dit : "Où est-ce que c’est ?"
Et vous dîtes : "Oh mon Dieu,
suis-je seul ici ?"

Parce qu’il se passe quelque chose ici
mais vous ne savez pas quoi
N’est-ce pas, Monsieur Jones ?

Vous donnez votre billet
et allez voir le monstre forain
qui s’avance immédiatement vers vous
dès qu’il vous entend parler
et dit : "Qu’est-ce que ça fait
d’être si bizarre ?"
Et vous dîtes : "Impossible"
Comme il vous tend un os

Parce qu’il se passe quelque chose ici
mais vous ne savez pas quoi
N’est-ce pas, Monsieur Jones ?

Vous avez de nombreux contacts
chez les bûcherons
pour vous fournir des faits
quand quelqu’un attaque votre imagination
Mais personne n’a le moindre respect
de toute façon ils s’attendent déjà tous
à ce que vous donniez un chèque
déductible d’impôt à des organisations caritatives

Vous avez fréquenté les professeurs
tous ont aimé votre physique
avec de grands avocats
vous avez débattu des lépreux et des escrocs
vous avez parcouru tous les
livres de F. Scott Fitzgerald
Vous lisez beaucoup
c’est bien connu

Parce qu’il se passe quelque chose ici
mais vous ne savez pas quoi
N’est-ce pas, Monsieur Jones ?

L’avaleur de sabres vient vers vous
et s’agenouille
il se signe
puis fait claquer ses haut talons
et sans autre forme de procès
il vous demande comment vous sentez-vous
et dit : "Je vous rends votre gorge
merci pour le prêt"

Parce qu’il se passe quelque chose ici
mais vous ne savez pas quoi
N’est-ce pas Monsieur Jones ?

Maintenant vous voyez ce nain borgne
crier le mot "MAINTENANT"
et vous dîtes : "Pour quelle raison ?"
et il dit : "Comment ?"
et vous dîtes : "Qu’est-ce que ça veut dire ?"
et il vous répond en hurlant : "Vous êtes une vache
donnez-moi du lait
ou bien rentrez chez vous"

Parce qu’il se passe quelque chose ici
mais vous ne savez pas quoi
N’est-ce pas, Monsieur Jones ?

Vous entrez dans la pièce
comme un chameau et vous froncez les sourcils
vous mettez les yeux dans vos poches
et votre nez par terre
il devrait y avoir une loi
vous empêchant de venir ici
On devrait vous faire
porter des écouteurs

Parce qu’il se passe quelque chose ici
mais vous ne savez pas quoi
N’est-ce pas, Monsieur Jones ?

Source : bobdylan.fr

[1page 164-166

[2Page 318

[3page 163

[4Soul on Ice de Cleaver Eldridge : traduit en français sous le titre Un noir a l’ombre, Éditions du Seuil



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