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ZIN TV : un projet média pour une vraie représentation et une diversité de regards

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Rap domestiqué, rap révolté

Remettre le débat dans la rue

Le rap, à l’origine, est surtout un « coup de gueule », l’expression d’une rage, la voix de ceux qui n’en ont pas. Il dérange. Pendant cinq années, et malgré deux relaxes, le ministère français de l’intérieur a poursuivi le groupe La Rumeur pour un texte qui met en cause les violences policières. L’industrie du disque, elle, inonde le marché de « faux révoltés ».
par Jacques Denis

Rap domestiqué, rap révolté

« Sur certains sujets, comme les banlieues, ce n’est pas une question de parti. Il faut au contraire une union républicaine, un plan Marshall pour les quartiers. Il y a des sujets où la famille politique n’a pas de sens. » Non, ce n’est pas un discours du président de « tous les Français ». Ces propos sont signés Abd Al Malik, rappeur d’origine congolaise pour qui « il faut déposer son sac de douleurs », les rancœurs accumulées au fil de siècles d’exploitation. Ce sage élan, teinté de soufisme, n’a pas manqué de trouver un écho favorable dans les médias, de droite comme de gauche [1], qu’il fallait rassurer après les émeutes de novembre 2005.

Intitulé Gibraltar, le disque de ce « poète » apaisé fut accueilli comme du pain bénit. La ministre de la culture Christine Albanel nomma Abd Al Malik chevalier des arts et des lettres, le 27 janvier 2008, lors du sacro-saint Marché international du disque et de l’édition musicale (Midem), saluant un « enfant particulièrement brillant de la culture hip-hop, qui prône un rap conscient et fraternel ». Et l’auteur de Qu’Allah bénisse la France de répondre : « Symboliquement, ce qui se passe aujourd’hui me fait encore plus aimer mon pays. Un jour, ma mère m’a dit : “Aime la France et la France t’aimera en retour.” Je n’ai jamais oublié ça. Vive la France ! »

Quelques jours plus tôt, à l’occasion de la promotion de Spleen et idéal, enregistré avec le collectif Beni Snassen, le même Abd Al Malik écrivait sur son site Internet : « Nous voulons revenir à l’esprit initial du rap, lui redonner ses lettres de noblesse, montrer que cette musique est capable d’amener de l’intelligence, de la pertinence, une esthétique, sans séparer les êtres... Les rappeurs peuvent influencer toute une partie de la population. Cette place nous oblige à la responsabilité [2]. » Tout en affirmant un autre objectif : ne pas réduire le hip-hop à une réalité sociale ! Curieuse ambiguïté quand on sait que sur les fonts baptismaux de cette contre-culture les minorités exclues du rêve made in USA trouvèrent justement la meilleure des tribunes.

Finement orchestrée [3], cette parole ne contredit pas la sentence assénée par M. Nicolas Sarkozy au soir du 6 mai 2007 : « Je veux en finir avec la repentance, qui est une forme de haine de soi, et la concurrence des mémoires, qui nourrit la haine des autres. » Pour toute une génération en quête d’identité, ces propos n’en finissent pas d’alimenter des réactions épidermiques. Pour les entendre, il faut juste tendre le micro vers la face moins « admissible » du rap français, telle celle de D’ de Kabal : « Cette phrase est un morceau d’anthologie. Les politiques vident les mots de leur sens. Ce ne sont pas des discours, juste de la communication. Pour eux, être politique veut dire empiler les consensus pour plaire au plus grand nombre. Ce qui est l’inverse de ma démarche artistique. »

Depuis plus de dix ans, ce Martiniquais mêle son timbre rauque à toutes les formes d’expression. En mai 2007, pour son spectacle Ecorce de peines, long poème autour de la question de l’esclavage, de ses résonances dans les cultures urbaines, de tous les non-dits, il écrit : « Chaque fois que j’ouvre la bouche, j’entends la voix de nos pères... Chaque fois que je crie, j’entends le cri de nos mères... »

Chacune de ses créations est une prise de position. Son récent album l’exprime jusque dans son titre : La Théorie du K.-O. ! Une telle radicalité à fleur de voix ne peut, bien entendu, trouver le chemin des ondes, qui privilégient des versions pasteurisées où sont scandées des revendications indolores. « Le fait qu’Aux arbres citoyens de [Yannick] Noah soit numéro un et que Sarkozy soit élu dit un peu la même chose. » A ce propos, D’ de Kabal a composé un texte, Démocratie mourante : « Ils appellent à voter, mais nous n’y croyons plus / Ils nagent à contrecœur, ils voudraient qu’on les suive / Être citoyen, c’est refuser les abus. »

Comme Mme Rachida Dati est « l’Arabe qui cache la forêt », pour reprendre un jeu de mots du précurseur Azouz Begag, l’extrême prévisibilité du verbe d’Abd Al Malik ne saurait faire taire l’orage qui menace au-delà du périphérique. Une sortie de route, du côté de Villiers-le-Bel, a suffi à le prouver. Abd Al Malik ne constitue en fait que la face audible de minorités devenues visibles par une belle opération de communication, d’autant plus crédible que la gauche n’avait jamais honoré de telles propositions.

D’autres, tout aussi diplômés et donc tout autant recevables selon les ordres du mérite de la République (on ne cesse de vanter le cursus universitaire d’Abd Al Malik), ont une analyse inverse de la situation. « Marx a quand même écrit des choses qui s’avèrent plus que jamais d’actualité. Oui, une minorité fait mal au plus grand nombre, selon Ekoué, du groupe de rap La Rumeur, qui poursuit un master 2 de droit public. Fondamentalement, être noir n’est pas un avantage. On a gagné quelques pour-cent de visibilité. Je ne m’en contente pas ! » Ekoué évoque la « Françafrique » à propos des quartiers et considère les figures de banlieue qui habitent les plateaux télé comme autant d’alibis susceptibles de masquer la réalité. Ils sont nombreux, de Pointe-à-Pitre à Marseille, à penser depuis longtemps que le revenu minimum d’insertion (RMI) et un présentateur télé ne servent à rien d’autre qu’à anesthésier in fine la pensée critique.

« On a prévu d’acheter mon silence avec les ballons de foot de l’équipe de France  », ironisait ainsi Ekoué dans un de ses morceaux. Pas question pour lui d’accréditer le discours d’un « “vivre ensemble” gentiment naïf et lucratif ». « Ce n’est pas aussi simple. Il y a un racisme structurel dans les sociétés occidentales. » Son père, commissaire aux comptes, n’a pas fait la carrière que ses diplômes auraient pu lui permettre. Être togolais, qui plus est non inféodé au clan de l’ex-président Gnassingbé Eyadéma, se paie « cash » dans ce qu’il nomme une « République bananière » : la France. Alter ego d’Ekoué au sein de La Rumeur, et docteur en sociologie, Hamé lie lui aussi le présent au bilan du passé : « Quand ce sont des universitaires qui parlent de ces sales histoires, cela “passe” puisque ça ne se diffuse pas. Nous, on veut remettre le débat dans la rue. On a la légitimité du vécu, de nos familles. Manifestement, c’est gênant. Ces questions ne sont pas la propriété privée de La Rumeur. C’est un enjeu pour toute la société. »

Pour avoir dénoncé des bavures policières et des crimes impunis — comme le massacre du 17 octobre 1961 [4] —, ce fils d’un ouvrier agricole algérien est traîné devant les tribunaux [5]. « On aura toujours un frère pour nous rappeler qui on était hier »

Rompu à l’art de la dialectique, Hamé s’est toujours pensé comme un « contre-pouvoir culturel et symbolique... Et désormais politique ». Comme Ekoué, il ne veut pas verser dans les prêches béni-oui-oui de Grand Corps Malade, autre figure de rédemption quasi christique : parce qu’il est né et a grandi en Seine-Saint-Denis, nombre de médias font de ce dernier un porte-parole « positif », d’autant plus qu’il a surmonté un accident qui devait le laisser sans l’usage de ses jambes, et que ses textes chantent l’amour de l’autre, au-delà des « couleurs politiques ». « C’est le fruit d’une idéologie tiède, qui renvoie la jeunesse des quartiers à ses erreurs, à sa responsabilité individuelle, en évacuant les données socio-historiques, estime Hamé. Ces figures de la bonne conscience arrangent symboliquement les élites médiatiques et désamorcent les problèmes. » Sans les régler. Lui entrevoit dans les périodes de crise la vertu de faire tomber les masques... Et considère les émeutes de novembre 2005 comme « le mouvement social le plus important depuis dix ans en France ».

Les tambours de bouche de La Rumeur ne sont pas les seuls à battre le rappel de quelques évidences statistiques : la grande majorité des pauvres se concentre dans ces fameux « quartiers » [6]. Rocé et Dgiz tranchent eux aussi dans le vif du sujet. Ces deux rappeurs slaloment sur les mots et les maux, connectant volontiers leur verve à la grammaire du jazz libre, sans oublier d’encrer leurs plumes au trauma d’un contexte que le délit de faciès leur rappelle sans cesse. Ce qu’exprime sombrement le collectif bordelais Fada, quand il pointe la statue de Toussaint Louverture inaugurée en grande pompe lors des commémorations de l’abolition de l’esclavage. «  Bordeaux ville négrière / Te souviens-tu vraiment des grands nègres d’hier / Tu aimerais oublier, mais Toussaint est fier / Et puis on aura toujours un frère pour nous rappeler qui on était hier... »


01 - Fada - CDJ - 14 03 2009 par Cecyle_33

Parmi toutes ces voix contestataires qui dissonent du consensus cathodique, les femmes ne sont pas les dernières. « Une révolte, c’est une réaction, une impulsion instinctive. Une révolution, c’est une rotation, un mouvement comme une lame de fond. » Marseillaise d’origine argentine, la jeune Keny Arkana cite l’exemple des piqueteros, soutient, sans en être inconditionnelle, le président vénézuélien Hugo Chávez, est en contact avec des mouvements alternatifs, « pas forcément des associations, qui sont trop souvent les bras longs des gouvernements  ». Elle en a mesuré les limites à Bamako, où elle a participé au Forum social mondial. « C’est toujours un exercice du pouvoir vertical et non radical. A Nairobi, les locaux n’étaient pas invités à prendre la parole ! »

Au terme d’une longue tournée intitulée La Tête dans la lutte, et après avoir battu le pavé pour les contestataires d’appelauxsansvoix.org, cette boule de nerfs à vif vient de publier Désobéissance. « Se rassembler, c’est déjà une insoumission. Se lever, c’est un appel à la désobéissance. » Utopiste ? « Non, pragmatique. Le peuple n’a plus le choix. A nous de nous réapproprier les valeurs, les mots... Notre propre cœur a été colonisé par le capitalisme. » Alors, bien sûr, les plus critiques ne manqueront pas de dire que cette douce rêveuse fait figure de pasionaria aux textes un peu courts. Keny Arkana rétorque qu’elle sait faire partie du système. Mais qu’il faut aussi « y aller, tout de suite », comme on pouvait le lire sur son blog au soir du 6 mai 2007 [7].

Fondatrice de l’association Hip-hop citoyen, du nom d’un morceau posé en réaction au 21 avril 2002, Princess Aniès a écrit cinq ans plus tard une Lettre au président. « Sans réponse ! » Mais avec pour conséquence la suspension de son blog sur le site de Skyrock, « pour ne pas avoir respecté les contenus ». « La censure existe. Il suffit de voir ce qui se passe pour La Rumeur. Dès que tu vas au fond des choses, tu n’as plus accès aux grands médias. » Connue pour ses prises de position contre l’homophobie, elle trace sa route, fidèle à son premier nom de scène, Attila, double référence à ses origines taïwanaises et à sa tendance hardcore.

Il en va de même pour Bams, une rappeuse qui œuvre en souterrain — rien à voir avec Diams, « engagée » sur un créneau plus commercial. Et puis il y a Casey, un cas à part. Cette Martiniquaise du « 93 » envoie des textes coups de poing [8] : « Aucune différence dans cette douce France / Entre mon passé, mon présent et ma souffrance / Etre au fond du précipice ou en surface / Mais en tout cas sur place et haï à outrance / Mes cicatrices sont pleines de stress / Pleines de rengaines racistes qui m’oppressent / De bleus, de kystes, de peines et de chaînes épaisses. »

Dans nos histoires est des plus explicites : impossible de faire l’économie de ce débat, corollaire de celui sur le partage des richesses entre le Nord et le Sud, préliminaire à celui à mener sur une politique d’intégration sociale non indexée à la couleur de peau.

Jacques Denis (Septembre 2008)
Source : Le Monde diplomatique


Notes :

[1] Cf., par exemple, Libération, Paris, 6 novembre 2006.

[2] www.abdalmalik.fr

[3] Le parcours d’Abd Al Malik est « vendu » comme un exemple à suivre : avant de publier Qu’Allah bénisse la France, il a grandi dans une cité en Alsace, fut dealer, puis intégriste musulman.

[4] Lors d’une manifestation non violente contre le couvre-feu qui leur était imposé, des dizaines d’Algériens furent assassinés à Paris.

[5] Après la parution, en avril 2002, d’un article intitulé « L’insécurité sous la plume d’un barbare », le ministère de l’intérieur porte plainte au motif de « diffamation publique envers la police nationale ». Après deux relaxes (le 17 décembre 2004, puis le 22 juin 2006 en cour d’appel), la Cour de cassation annule la décision de relaxe et renvoie l’affaire devant la cour d’appel de Versailles (11 juillet 2007). Le verdict devait être prononcé le 23 septembre.

[6] L’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus) estimait, en 2005, à 22 % le taux de chômage dans ces quartiers, soit le double de la moyenne nationale. Leurs habitants sont par ailleurs 33 % à percevoir le RMI, contre 20 % au niveau national.

[7] « Sans-papiers, sans-logis, sans-emploi, ce sont ceux-là qui dès demain verront leurs conditions de vie se dégrader plus encore, tandis que ceux d’entre nous qui travaillent et enrichissent un système qui les appauvrit auront toujours plus de mal à payer leur loyer, leur eau, leur électricité ou leurs vêtements. (...) Non, dimanche 6 mai 2007, ce n’est certainement pas le peuple de France qui est sorti vainqueur des urnes.  » (http://kenyarkana13.skyrock.com)

[8] Représailles, un titre du collectif de rap français Anfalsh.



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