Wadah Khanfar, Al-Jazeera et le triomphe de la propagande télévisuelle

Le détournement d’Al-Jazeera en instrument de propagande pour la recolonisation de la Libye ne s’est pas fait à l’insu de l’émir de Qatar, mais sous sa houlette.

Image_10-5.pngPar Thier­ry Meyssan

Le 26 sep­tembre 2011

Le Réseau Voltaire

Al-Jazee­ra, la chaîne d’information qata­riote qui s’est impo­sée en 15 ans dans le monde arabe comme une source ori­gi­nale d’information, s’est sou­dai­ne­ment enga­gée dans une vaste opé­ra­tion d’intoxication visant à ren­ver­ser les régimes libyen et syrien par tous les moyens. Ce revi­re­ment, démontre Thier­ry Meys­san, n’est pas le fruit de la conjonc­ture, mais a été pré­pa­ré de longue date par des per­son­na­li­tés qui ont su cacher leurs inté­rêts per­son­nels au grand public. Révélations…

Image_8-10.pngWadah Khan­far

La chaîne qata­riote Al-Jazee­ra a annon­cé la démis­sion de son direc­teur géné­ral, Wadah Khan­far, et son rem­pla­ce­ment par un membre de la famille royale, cheikh Hamad Ben Jas­sem Al-Tha­ni, le 20 sep­tembre 2011.

Image_9-10.pngCheikh Hamad Ben Jas­sem Al-Thani

Cheikh Hamad est un cadre de Qatar­gas. Il a tra­vaillé pen­dant un an à Paris-La Défense au siège de Total. Il pré­si­dait par le pas­sé le Conseil d’administration d’Al-Jazeera.

Cette nou­velle est pré­sen­tée dans la presse atlan­tiste de trois manières dif­fé­rentes : soit comme une démis­sion for­cée et une reprise en main de la chaîne par l’État, soit comme une ven­geance de l’Autorité pales­ti­nienne après la dif­fu­sion des Pales­ti­nian Papers, soit enfin comme une consé­quence des fuites de Wiki­leaks expo­sant cer­taines des connexions de M. Khan­far avec les États-Unis.

Si toutes ces inter­pré­ta­tions peuvent conte­nir une part de véri­té elles masquent la rai­son prin­ci­pale : le rôle du Qatar dans la guerre contre la Libye. Ici, un retour en arrière est nécessaire.

L’origine d’Al-Jazeera : une volon­té de dialogue

Al-Jazee­ra a été conçu par deux per­son­na­li­tés fran­co-israé­liennes, les frères David et Jean Fryd­man, après l’assassinat de Yitz­hak Rabin, dont ils étaient proches. Selon David Fryd­man [1], l’objectif était de créer un média où des Israé­liens et des Arabes pour­raient débattre libre­ment, échan­ger des argu­ments, et apprendre à se connaître, alors que ceci était inter­dit par la situa­tion de guerre et blo­quait toute pers­pec­tive de paix.

Pour créer la chaîne, les frères Fryd­man béné­fi­cièrent d’un concours de cir­cons­tances : la com­pa­gnie saou­dienne Orbit avait conclu un accord avec la BBC pour créer un jour­nal télé­vi­sé en arabe. Mais les exi­gences poli­tiques de la monar­chie abso­lue saou­dienne se révé­lèrent vite incom­pa­tibles avec la liber­té de tra­vail des jour­na­listes bri­tan­niques. L’accord fut rési­lié et la majo­ri­té des jour­na­listes ara­bi­sants de la BBC se retrou­vèrent au chô­mage. Ils furent donc récu­pé­rés pour fon­der Al-Jazeera.

Les frères Fryd­man tenaient à ce que leur télé­vi­sion soit per­çue comme une chaîne arabe. Ils par­vinrent à convaincre le nou­vel émir de Qatar, Hamid bin Kha­li­fa al-Tha­ni, qui, avec l’aide de Londres et de Washing­ton, venait de ren­ver­ser son père —accu­sé de sen­ti­ments pro-Ira­niens — . Cheikh Hamad bin-Kha­li­fa com­prit rapi­de­ment les avan­tages qu’il pou­vait tirer à se trou­ver au centre des dis­cus­sions israé­lo-arabes, qui duraient depuis un demi-siècle déjà et s’annonçaient encore longues. Au pas­sage, il auto­ri­sa l’ouverture à Doha d’un bureau du minis­tère israé­lien du Com­merce, à défaut de pou­voir ouvrir une ambas­sade. Sur­tout, il vit l’intérêt pour le Qatar de concur­ren­cer les riches médias saou­diens pan-arabes et de dis­po­ser d’un média qui cri­tique tout le monde, sauf lui.

Le mon­tage finan­cier ini­tial pré­voyait à la fois une mise de fonds des frères Fryd­man et un prêt de l’émir de 150 mil­lions de dol­lars sur 5 ans. C’est le boy­cott des annon­ceurs orga­ni­sé par l’Arabie saou­dite et l’absence de reve­nus signi­fi­ca­tifs de la publi­ci­té qui a conduit à modi­fier le sché­ma ini­tial. En défi­ni­tive, l’émir est deve­nu le bailleur de fonds de la chaîne et donc son commanditaire.

Des jour­na­listes exemplaires

Durant des années, l’audience d’Al-Jazeera a été tirée par son plu­ra­lisme interne. La chaîne s’enorgueillissait de lais­ser dire une chose et son contraire. Sa pré­ten­tion n’était pas de dire la véri­té, mais de la faire sur­gir du débat. Son émis­sion phare, le talk show de l’iconoclaste Fai­sal al-Qas­sem, inti­tu­lé « L’Opinion contraire », se réga­lait à bous­cu­ler les pré­ju­gés. Cha­cun pou­vait trou­ver des motifs de se réjouir de cer­tains pro­grammes et d’en déplo­rer d’autres. Peu importe, ce bouillon­ne­ment interne a eu rai­son du mono­li­thisme de ses concur­rents et a bou­le­ver­sé le pay­sage audio-visuel arabe.

Le rôle héroïque des repor­ters d’Al-Jazeera en Afgha­nis­tan et durant la troi­sième guerre du Golfe, en 2003, et leur tra­vail exem­plaire contras­tant avec la pro­pa­gande des chaînes satel­li­taires pro-US, trans­for­ma l’image de la chaîne d’une sta­tion polé­mique en média de réfé­rence. Ses jour­na­listes payèrent au prix fort leur cou­rage : George W. Bush hési­ta à bom­bar­der les stu­dio de Doha, mais fit assas­si­ner Tareq Ayyoub [2], arrê­ter Tay­seer Alou­ni [3] et incar­cé­rer Sami el-Hajj à Guan­ta­na­mo [4].

La réor­ga­ni­sa­tion de 2005

Cepen­dant les meilleures choses ont une fin. En 2004-05, après le décès de David Fryd­man, l’émir déci­da de réor­ga­ni­ser com­plè­te­ment Al-Jazee­ra et de créer de nou­veaux canaux, dont Al-Jazee­ra English, alors que le mar­ché mon­dial se trans­for­mait et que tous les grands États se dotaient de chaînes d’information satel­li­taires. Il s’agissait clai­re­ment d’abandonner l’effervescence et les pro­vo­ca­tions du début, de capi­ta­li­ser une audience attei­gnant désor­mais les 50 mil­lions de télé­spec­ta­teurs, pour se posi­tion­ner comme un acteur du monde globalisé.

Cheikh Hamad bin-Kha­li­fa fit appel à un cabi­net inter­na­tio­nal qui lui avait dis­pen­sé une for­ma­tion per­son­nelle en com­mu­ni­ca­tion. JTrack s’était spé­cia­li­sé dans l’entraînement des lea­ders arabes et d’Asie du Sud-Est pour leur apprendre à par­ler le lan­gage de Davos : com­ment don­ner aux Occi­den­taux l’image qu’ils ont envie de voir. Du Maroc à Sin­ga­pour, JTrack a ain­si for­mé la plu­part des res­pon­sables poli­tiques sou­te­nus par les États-Unis et Israël —sou­vent de simples fan­toches héré­di­taires— pour en faire des per­son­na­li­tés média­ti­que­ment res­pec­tables. L’important n’est pas qu’ils aient quelque chose à dire, mais qu’ils sachent manier la langue de bois globale.

Tou­te­fois, le Pdg de JTrack, ayant été appe­lé à de hautes fonc­tions gou­ver­ne­men­tales en Afrique du Nord, il dût se reti­rer avant d’avoir ache­vé la trans­for­ma­tion du Al-Jazee­ra Group. Il confia la suite des opé­ra­tions à un ancien jour­na­liste de Voice of Ame­ri­ca qui tra­vaillait depuis plu­sieurs années déjà pour la chaîne qata­riote et appar­te­nait à la même confré­rie musul­mane que lui : Wadah Khanfar.

À la fois pro­fes­sion­nel­le­ment com­pé­tent et poli­ti­que­ment sûr, M. Khan­far s’attacha à don­ner une cou­leur idéo­lo­gique à Al-Jazee­ra. Tout en don­nant la parole à Moha­med Has­sa­nein Hei­kal, l’ancien porte-parole de Nas­ser, il fit de cheikh Yusuf al-Qara­da­wi —qui avait été déchu de sa natio­na­li­té égyp­tienne par Nas­ser— le « conseiller spi­ri­tuel » de la chaîne.

Le virage de 2011

C’est avec les révo­lu­tions en Afrique du Nord et dans la pénin­sule ara­bique que Wadah Khan­far a bru­ta­le­ment modi­fié la ligne édi­to­riale de sa rédac­tion. Le Groupe a joué un rôle cen­tral dans l’accréditation du mythe du « prin­temps arabe » : les peuples, avides de vivre à l’occidentale, se seraient sou­le­vés pour ren­ver­ser des dic­ta­teurs et adop­ter des démo­cra­ties par­le­men­taires. Rien ne dis­tin­gue­rait les évé­ne­ments de Tuni­sie et d’Égypte, de ceux de Libye et de Syrie. Quant aux mou­ve­ments du Yémen et de Bah­reïn, ils n’intéresseraient pas les téléspectateurs.

En réa­li­té, les Anglo-Saxons se sont effor­cés de sur­fer sur des révoltes popu­laires pour rejouer le vieil air du « prin­temps arabe » qu’ils avaient orga­ni­sé dans les années 1920 pour s’emparer des anciennes pro­vinces otto­manes et y ins­tal­ler des démo­cra­ties par­le­men­taires fan­toches sous contrôle man­da­taire. Al-Jazee­ra a donc accom­pa­gné les révoltes tuni­sienne et égyp­tienne pour écar­ter la ten­ta­tion révo­lu­tion­naire et légi­ti­mer de nou­veaux gou­ver­ne­ments favo­rables aux États-Unis et à Israël. En Égypte, il s’est même agi d’une véri­table récu­pé­ra­tion au pro­fit d’une seule com­po­sante de la contes­ta­tion : les Frères musul­mans, repré­sen­tés par le prê­cheur star de la chaîne… cheikh Yusuf al-Qaradawi.

Indi­gnés par cette nou­velle ligne édi­to­riale et par le recours de plus en plus fré­quent au men­songe [5], cer­tains jour­na­listes comme Ghas­san Ben Jedo claquent la porte.

Qui tire les ficelles de l’info ?

Quoi qu’il en soit, il faut attendre l’épisode libyen pour que les masques tombent. En effet, le patron de JTrack et men­tor de Wadah Kanf­har n’est autre que Mah­moud Jibril (le “J” de “JTrack”, c’est “Jibril”). Ce mana­ger aimable, brillant et creux, avait été conseillé à Mouam­mar Kadha­fi par ses nou­veaux amis états-uniens pour pilo­ter l’ouverture éco­no­mique de la Libye après la nor­ma­li­sa­tion de ses rela­tions diplo­ma­tiques. Sous le contrôle de Saif el-Islam Kadha­fi, il avait été nom­mé à la fois ministre du Plan et direc­teur de l’Autorité de déve­lop­pe­ment, deve­nant de fac­to le numé­ro 2 du gou­ver­ne­ment, et ayant auto­ri­té sur les autres ministres. Il mena au pas de charge la déré­gu­la­tion de cette éco­no­mie socia­liste et la pri­va­ti­sa­tion de ses entre­prises publiques.

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Mah­moud Jibril avec son ami et par­te­naire en affaires Ber­nard-Hen­ri Lévy, dans Tri­po­li conquise.

À tra­vers l’activité de for­ma­tion de JTrack, Mah­moud Jibril avait noué des rela­tions per­son­nelles avec presque tous les diri­geants arabes et d’Asie du Sud-Est. Il dis­po­sait de bureaux à Bah­reïn et à Sin­ga­pour. M. Jibril avait aus­si créé des socié­tés de négoce, dont une char­gée du com­merce du bois de Malai­sie et d’Australie avec son ami fran­çais Ber­nard-Hen­ri Lévy.

Mah­moud Jibril avait sui­vi ses pre­mières études uni­ver­si­taires au Caire. Il y avait fait la connais­sance de la fille d’un des ministres de Nas­ser et l’avait épou­sée. Il avait pour­sui­vi ses études aux États-Unis, où il avait adop­té les thèses liber­ta­riennes qu’il essaya d’introduire dans l’idéologie anar­chiste d’el-Kadhafi. Sur­tout, M. Jibril avait rejoint la confré­rie des Frères musul­mans en Libye. C’est à ce titre qu’il avait pla­cé les Frères Wadah Kanf­har et Yusuf al-Qara­da­wi à Al-Jazeera.

Durant le pre­mier semestre 2011, la chaîne qata­riote est deve­nue l’instrument pri­vi­lé­gié de la pro­pa­gande pro-occi­den­tale : elle a nié autant que pos­sible l’aspect anti-impé­ria­liste et anti-sio­niste des révo­lu­tions arabes et a choi­si dans chaque pays les pro­ta­go­nistes qu’elle sou­te­nait et ceux qu’elle conspuait. Sans sur­prise, elle a sou­te­nu le roi de Bah­reïn —un élève de Mah­moud Jibril— qui fai­sait tirer sur la foule, tan­dis que cheikh al-Qara­da­wi appe­lait à l’antenne au Jihad contre el-Kha­da­fi et el-Assad, accu­sés men­son­gè­re­ment de mas­sa­crer leur propre peuple.

M. Jibril étant deve­nu le Pre­mier ministre du gou­ver­ne­ment rebelle libyen, le som­met de la mau­vaise foi aura été atteint avec la construc­tion dans des stu­dios à Doha de répliques de la Place verte et de Bab el-Azi­zia où furent tour­nées de fausses images de l’entrée des « rebelles » pro-Us dans Tri­po­li. Que n’ai-je lu comme insultes lorsque j’ai annon­cé cette mani­pu­la­tion dans les colonnes de Voltairenet.org ! Pour­tant Al-Jazee­ra et Sky News dif­fu­sèrent ces fausses images le second jour de la bataille de Tri­po­li, semant le désar­roi par­mi la popu­la­tion libyenne. Ce ne fut en réa­li­té que trois jours plus tard que les « rebelles » —presque exclu­si­ve­ment les Mis­ra­ta— entrèrent dans Tri­po­li dévas­tée par les bom­bar­de­ments de l’OTAN.

Il en va de même avec l’annonce par Al-Jazee­ra de l’arrestation de Saif el-Islam Kadha­fi et de la confir­ma­tion de cette cap­ture par le pro­cu­reur de la Cour pénale inter­na­tio­nale Luis More­no-Ocam­po. Je fus le pre­mier, sur les ondes de Rus­sia Today, à démen­tir cette intoxi­ca­tion. Et là encore, je fus l’objet de quo­li­bets dans cer­tains jour­naux jusqu’à ce que Saif el-Islam vienne réveiller en per­sonne les jour­na­listes enfer­més au Rixos et les conduise sur la vraie place Bal el-Azizia.

Inter­ro­gé sur ces men­songes par le canal arabe de France24, le pré­sident du Conseil natio­nal de tran­si­tion (CNT), Mus­ta­fa Abdul Jalil reven­di­qua une ruse de guerre et se réjouit d’avoir ain­si accé­lé­ré la chute de la Jamahiriya.

Quel ave­nir pour Al-Jazeera ?

Le détour­ne­ment d’Al-Jazeera en ins­tru­ment de pro­pa­gande pour la reco­lo­ni­sa­tion de la Libye ne s’est pas fait à l’insu de l’émir de Qatar, mais sous sa hou­lette. C’est le Conseil de coopé­ra­tion du Golfe qui, le pre­mier, a appe­lé une inter­ven­tion armée en Libye. Le Qatar a été le pre­mier membre arabe du Groupe de contact. Il a ache­mi­né des armes pour les « rebelles » libyens, puis a envoyé son armée au sol, notam­ment lors de la bataille de Tri­po­li. En échange, il a obte­nu le pri­vi­lège de contrô­ler tout le com­merce des hydro­car­bures effec­tué au nom du Conseil natio­nal de transition.

Il est encore trop pour savoir si la démis­sion de Wadah Khan­far marque la fin de sa mis­sion au Qatar, ou si elle annonce une volon­té de la chaîne de retrou­ver la cré­di­bi­li­té qu’elle avait mis 15 ans à gagner et 6 mois à perdre.

Notes

[1] Cf. entre­tiens avec l’auteur.

2] [« La guerre contre Al-Jazee­ra », article de Dima Tareq Tah­boub résu­mé dans notre ancienne rubrique « Tri­bunes et décryp­tages », Réseau Vol­taire, 6 octobre 2003.

3] [« La presse arabe dans la ligne de tir », Réseau Vol­taire, 15 sep­tembre 2003.

4] Voir notre [dos­sier Sami el-Hajj.

5] Par exemple : [« Al-Jazee­ra met en scène une mani­fes­ta­tion monstre à Mos­cou contre Bachar el-Assad », Réseau Vol­taire, 2 mai 2011.


Source : « Wadah Khan­far, Al-Jazee­ra et le triomphe de la pro­pa­gande télé­vi­suelle », par Thier­ry Meys­san, Réseau Vol­taire, 23 sep­tembre 2011, www.voltairenet.org/a171460